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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

« J'ajoute, continue M. Mouchon, qu'en voyant notre société si ravagée par l'incertitude et l'incrédulité en
matière de religion, je fais une part bien différente aux deux génies de notre siècle. Si Voltaire ôte la foi à

ceux qui doutent encore... Rousseau ramène jusqu'au doute ceux qui depuis longtemps ne croient plus à

rien. L'enthousiasme et l'amour avec lesquels il parle de la Providence et du devoir donnent à ses

souvenirs un charme inexprimable, un caractère de vertu qui ne s'efface jamais... On à beau sacrifier

Jean-Jacques dans les salons de Voltaire, Rousseau plane toujours chez nous sur les plus hautes régions

de la pensée ; on s'honore d'être son compatriote. »

Les pasteurs genevois pensaient en général comme M. Mouchon. « Il existe un abîme, disait Roustan,
entre l'ami de Voltaire qui sourit et raille en répétant que la conduite de Jésus-Christ est digne d'un

échappé de Bedlam, et le disciple de Rousseau qui, sans admettre les miracles, incline son front et vénère

celui qui vécut et mourut comme un Dieu. »

Ces principes dirigeaient les prédicateurs ils établissaient la religion naturelle avec les principes et
souvent avec les paroles de Rousseau ; puis ils reconstruisaient sur cette base les dogmes et les faits du

christianisme qui complètent la religion naturelle, et lui donnent la certitude, l'autorité infaillible

nécessaire aux vérités qui régissent le sort de l'homme sur la terre et dans le ciel.

Ainsi le morceau décrivant la majesté des Ecritures fut maintes fois cité comme introduction pour
prouver la divinité des Evangiles. D'autres périodes moins familières au public passèrent également dans

les chaires genevoises. Ainsi M. Mouchon raconte que M. Romilly, prêchant sur la rétribution future,

établit que la croyance au jugement dernier était générale avant le christianisme et que Jésus avait donné

l'autorité d'un fait à ce qui n'était qu'une attente vague et confuse. M. Romilly dépeint en ces termes les

idées du paganisme:

« Parcourez l'histoire de toutes les nations, parmi tant de cultes inhumains et bizarres, à travers cette
prodigieuse diversité de moeurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées du juste et de

l'injuste. L'ancien paganisme enfante des dieux abominables, mais le vice armé d'une autorité sacrée

descendait en vain du séjour éternel, l'instinct moral le repoussait du coeur des hommes et une voix plus

forte que celle des faux dieux proclamait la rétribution finale du juste et de l'injuste, etc. »

Les connaisseurs se demandaient pourquoi M. Romilly s'était montré si supérieur à lui-même dans cette
merveilleuse tirade: aux premières questions le prédicateur indiqua les pages de l'Emile qui contenaient

ce développement.

Ces procédés aussi religieux que prudents ramenèrent un assez grand nombre de personnes dans le sein
de l'Eglise reformée, et la Compagnie des pasteurs put constater que le nombre des hommes qui

célébraient la sainte Cène s'augmentait sensiblement, et comme dans les églises où règne une entière

liberté de conscience la présence des hommes à la communion est le symptôme extérieur le plus certain

de l'état des croyances intimes, le clergé genevois put se féliciter du résultat de ses pénibles et charitables

travaux.

Cette modification dans les idées des Genevois au sujet de Rousseau marchait parallèlement à une
transformation significative dans les croyances religieuses du philosophe. Ses amis, désireux de changer

ses idées touchant le christianisme, continuèrent leur amicale correspondance.

Ces lettres sont malheureusement très-incomplètes. La collection suivie, remise à M. Du Peyrou et
conservée à Neuchâtel, s'arrête au départ de Motiers-Travers en 1767. « Gardez-moi ces papiers, dit

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