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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

jusqu'à l'aveuglement ont épousé sa cause sans consulter les pièces du procès ; ils ont accusé de haine et
de vengeance cléricale les pasteurs suisses, sans avoir lu leurs correspondances et leurs brochures, et nul

d'entre eux ne semble comprendre qu'un abîme sépare l'Emile des Lettres de la montagne.

- VIII -

Néanmoins cet état violent ne pouvait durer, les rancunes soulevées dans les moments de crise perdent à
la longue leur intensité, la raison et le coeur reprennent leur empire. Rousseau subit cette heureuse

modification, et sa correspondance momentanément suspendue reprit une nouvelle activité avec ses amis

de Genève. Il avait renoncé à la pensée de revenir dans son pays, mais son âme vivait avec les souvenirs

de la terre natale, et il s'intéressait puissamment à tous les détails des affaires genevoises. On était en

1770, et la lutte contre le matérialisme de Voltaire avait pris les allures d'un combat acharné. Les

pasteurs, une partie des magistrats, la bourgeoisie s'opposaient de tout leur pouvoir à la diffusion du

venin de Ferney. Quelques correspondances du temps feront connaître les deux faces de la société

genevoise. Voici un souvenir de M. de Bonstetten:

« J'avais dix-huit ans lorsque je vins pour la première fois à Genève, tout récemment j'avais terminé mon
instruction religieuse à Yverdon, et je n'avais entendu parler que très-confusément des procédés de

Voltaire à l'égard des Genevois. Un soir je fus invité à souper chez une famille amie de mes parents...

Quelle conversation bon Dieu! l'athéisme le plus effronté s'étalant sans pudeur! et les plus sanglantes

plaisanteries adressées aux personnes qui croient que le devoir moral existe!

« Pourtant je dois le dire, l'existence de Dieu trouva un défenseur. Un de nos convives, qui repoussait
avec beaucoup d'adresse et de vivacité, les mauvais mots prononcés contre le christianisme s'écria: Eh

bien, Messieurs, si jusqu'à ce jour je n'avais pas encore été témoin d'une démonstration visible et

populaire de l'existence de Dieu et de la stupidité intéressée des gens qui prétendent que le monde est

formé par le hasard, cette après-midi, en traversant St-Gervais, j'ai vu, de mes yeux vu cette vérité

prouvée.

« Ah! comment cela?

« Voici le fait. Des enfants jouaient aux dez: l'un d'eux amenait toujours le chiffre neuf ; le dé est
préparé, me dis-je, et l'examinant je découvris un grain de plomb au centre d'un des trous... il était pipé...

Or Messieurs, ce monde qui accomplit ses tours et ses révolutions avec une régularité parfaite, me

semble avoir été également préparé ou pipé par un grand ouvrier qui avait son but en cela.

« On rit, on se moqua, la discussion devint plus ardente, et lorsque je rentrai chez moi, continue M. de
Bonstetten, je tombai à genoux, je demandai à Dieu d'anéantir la funeste impression que je venais de

recevoir, et je me promis bien de conserver intacte la foi telle que je l'avais apprise. »

Voici maintenant une lettre de M. Mouchon, qui présente une autre face du tableau:

« 1771. La grande majorité des Genevois flottent encore indécis entre la foi de leurs pères et l'incrédulité
des philosophes ; ils ont peur de Voltaire et de ses satellites. Ils conservent une secrète sympathie pour

Rousseau. L'un d'eux exprimait l'autre jour avec franchise cette impression: « Je ne sais pourquoi mon

coeur s'épanouit lorsqu'on dit du bien de Jean-Jacques, et s'indigne lorsque je vois des gens le railler pour

complaire à Voltaire ; mais comme l'idée de l'un de ces personnages est toujours liée dans mon esprit à

celle de la vertu, et l'idée de l'autre à celle de la méchanceté et du vice, je crois que de tels sentiments

sont justes et convenables. »

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