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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Rousseau, par ces misérables attaques, fit beaucoup d'impression sur les hommes charmés de trouver un
esprit supérieur qui donne un aliment à leurs idées favorites, à leurs principes faciles ; mais s'il compta

sur la sympathie des gens sérieux, il fut rudement détrompé. Ses meilleurs amis politiques gardèrent le

silence le plus glacial au sujet de ses pages contre la religion, et il dut comprendre la portée de ce silence

en relisant les lettres chaleureuses écrites dix-huit mois auparavant lors de la condamnation de l'Emile et

du Contrat social.

Les pasteurs remplirent leur devoir: la Compagnie, qui s'était tenue dans une réserve officielle au sujet de
l'Emile, publia contre ses Lettres de la montagne un mandement dont nous transcrivons le principal

paragraphe:

« Nous avons vu avec la plus vive douleur notre sainte réformation représentée sous les couleurs les plus
fausses et la religion attaquée dans ses fondements avec une audace dont on a peu d'exemples. Nous ne

répondrons que par un redoublement de zèle et de charité aux paroles d'un auteur pour qui rien n'est sacré

dès qu'on le blesse dans ses convictions ou qu'on discute ses principes. »

Les ministres spécialement attachés à Rousseau s'unirent à leurs collègues. Vernes écrit le premier: «
Vous nous avez déchiré le coeur, vous si bon, si respectueux envers le christianisme, avoir publié des

pages qui réjouiront Voltaire... je crains fort que vous n'ayez détruit vous-même tout le bien que vous

aviez commencé. »

Moultou, en envoyant à Rousseau le mandement des pasteurs ajoute: « Oui, mon ami, je leur aurais prêté
ma plume quand j'aurais dû la tremper dans mon sang. Il s'agissait de remplir un trop grand devoir pour

qu'aucune considération humaine pût m'arrêter un seul instant!

Chapuis, l'un des hommes les plus attachés à Rousseau, lui écrit: « Je lis, page 77, Lettres de la
montagne, les réformés de nos jours, du moins les ministres, n'aiment plus leur religion... J'aurais bien

souhaité, Monsieur, pour votre gloire, que vous eussiez supprimé ces deux ou trois pages, ou que du

moins vous en eussiez sérieusement adouci les termes. »

Les brochures se multiplièrent, mais toutes celles que j'ai pu recueillir sont dictées par un esprit élevé et
charitable qui ne se dément pas un seul instant. On veut essayer de convaincre Rousseau, mais on ne

songe jamais à l'humilier. Il offrait pourtant de sérieux avantages à ses adversaires chrétiens.

Dix ans auparavant il avait affirmé au Consistoire qu'il admettait la Révélation contenue dans les saintes
Ecritures, et dans les Lettres de la montagne il se borne, dit-il, à un doute respectueux sur ce sujet. Voici

la seule allusion qui soit faite à ce grave incident:

« Si vous vous étiez borné, écrit le professeur Claparède, au doute respectueux touchant l'existence de la
révélation, pensez-vous qu'en 1754 vous eussiez satisfait la commission du Consistoire chargée de vous

réintégrer dans le sein de notre Eglise. »

La Compagnie des pasteurs de Neuchâtel s'unit à ceux de Genève, et M. de Montmollin qui avait admis
Rousseau à la sainte Cène dut cesser toutes relations avec lui. Cette conduite, dictée par les principes et

les circonstances, exaspéra Rousseau, il accabla d'injures les pasteurs protestants, leur reprocha de tendre

la main aux catholiques de France, d'être les ennemis de la liberté de pensée.

Rousseau, dans cette déplorable période, avait décidément perdu toute espèce de sens moral. Il ne
paraissait pas se douter du mal qu'il causait par son dernier écrit, et plus tard ses apologistes fervents

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