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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
murmures. Le beau sermon de servante! il a parlé comme dans sa chambre! entendait-on parfois, puis le goût se perfectionna et la simplicité des Vaucher, des Duby, des Cellerier devint la règle générale.
L'instruction religieuse subit plus promptement d'importantes modifications: à la fin du siècle, le pasteur chargé des catéchismes était M. Martin-Rey, ami de Mouchon et de Vernes. M. Martin n'avait pas des facultés transcendantes, et ses sermons ne brillaient point par une grande éloquence, mais, pendant près de vingt années, il fit les catéchismes du temple de la Madelaine, et durant les révolutions qui bouleversèrent Genève de 1781 à 1800, ce service religieux fut constamment suivi par une foule aussi nombreuse que régulière... «Ah le catéchisme de la Madelaine! nous disait naguère un vieillard! on avait beau être en révolution, les Français eurent beau défendre les cloches en 97, toujours l'église était pleine autant de grands que de petits, il fallait entrer demi-heure à l'avance pour trouver des places ; jamais les enfants ne perdaient une parole! ils comprenaient tout, ils se souvenaient de tout, après soixante ans je pourrais vous en dire des morceaux, et bien souvent les explications du catéchisme de M. Martin m'ont empêché plus tard de manquer à mon devoir. »
- VII -
Si la discussion demeurant sur le terrain des idées eût continué avec ce mélange de franchise et de charité chrétienne, Rousseau était conduit jusqu'au christianisme révélé. Il se trouvait alors (1762 à 1764) à Motiers-Travers ; la douceur et le tact du pasteur de Montmollin agissaient puissamment sur son esprit, son admission à la sainte Cène lui avait causé un bonheur intime qui le rendit insensible aux traits railleurs que ses anciens amis de France lui décochèrent sans pitié. Malheureusement la politique et les querelles amères, soulevées à Genève autour de l'Emile entre le gouvernement et la bourgeoisie, détruisirent l'oeuvre des pasteurs ; Rousseau ne put obtenir la réparation qu'il sollicitait touchant la flétrissure de son livre. Les lettres insultantes que des anonymes lui écrivaient exaspérèrent son esprit, la haine l'aveugla.
En 1764, nous l'avons dit, il commit la faute la plus grave qu'un homme public puisse commettre, il mit ses passions à la place de ses principes, et pour venger des injures personnelles il attaqua la patrie et l'église qu'il avait auparavant exaltées dans les plus brillantes productions de son génie. (1)
[(1) Voir la lettre à d'Alembert sur les spectacles, la lettre aux pasteurs de Genève après l'article de l'Encyclopédie et la dédicace du discours sur l'inégalité entre les hommes.]
Par rancune politique, le citoyen dévoué se fit pamphlétaire pour un jour, et le philosophe qui vénérait la religion traîna sa plume à la remorque de Voltaire.
Dans ses Lettres de la montagne il écrivit contre les miracles trois ou quatre pages indignes de son caractère, et voici sa plus saillante tirade:
« Les miracles où sont-ils? Jadis les prophètes faisaient descendre à leur voix le feu du ciel, aujourd'hui les enfants en font tout autant avec un petit morceau de verre. Josué fit arrêter le soleil, un faiseur d'almanachs va le faire éclipser. Les foires fourmillent de miracles: j'ai vu un paysan hollandais rallumer sa pipe avec son couteau, en Syrie il eût été prophète. J'ai vu quelque chose de plus fort, des académiciens et des savants qui couraient aux convulsions de l'abbé Paris et revenaient convaincus. On n'est point parvenu aux limites de l'art de guérir, qui sait, on arrivera peut-être à remettre un mort sur ses jambes. On a trouvé le secret de ressusciter des noyés, on parviendra à rendre la vie à des corps qu'on en avait privés. »
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