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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

ce que c'était qu'un roi, et qui demandait d'un air fier si le roi pouvait bien avoir cent vaches à la
montagne. En un mot, je le dis, les mystères chrétiens sont incompréhensibles, et les enfants, s'ils croient

en Dieu, ce n'est pas en Dieu qu'ils croient, c'est à Pierre, Jacques ou Jean, qui lui disent qu'il y a un Dieu,

quelque chose qu'on appelle Dieu. »

Voilà l'objection dans toute sa force... Est-il vrai que Rousseau favorisa l'impiété en repoussant jusqu'à
l'âge de quinze ou dix-huit ans le moment de parler de Dieu à la jeunesse.

Au fond, quelle est la pensée de Rousseau?

C'est la suprême importance de donner à l'homme la notion du Dieu esprit et vérité ; c'est l'horreur qu'il a
pour les images taillées qui présentent aux enfants catholiques l'Eternel Dieu en robe bleue et en manteau

rouge ; c'est sa répugnance non moins vive pour l'idée païenne que tous les enfants se font de l'Etre

suprême lorsqu'un domestique imprudent, un camarade effrayé leur peignent le bon Dieu sous la forme

d'un fantôme, d'un spectre, d'un être mystérieux caché dans les nuages ou dans le grenier de la maison.

Ces restes d'idolâtrie et de paganisme, Rousseau voulait les détruire, et l'immense difficulté de faire
comprendre à l'enfant le Dieu esprit, lui fait ajourner cette tâche jusqu'à la maturité de l'intelligence.

Rousseau se trompe sans nul doute, et les mères de famille, les catéchistes qui savent parler de Dieu aux
enfants, démontrent journellement son erreur ; mais, en admettant cette erreur, devait-on traiter l'auteur

de l'Emile comme un impie, un détracteur des principes religieux.

Le clergé français prononça ce verdict, mais les pasteurs de Genève comprirent autrement la question: ils
discutèrent les idées de Rousseau avec une force de logique enveloppée d'une grande modération dans les

termes. Le philosophe sut très-bon gré à ses amis de cette manière de procéder, et plus tard, dans ses

confessions, il modifia ses idées touchant l'impossibilité de donner aux enfants des notions religieuses, et

déclara cette éducation possible, pourvu qu'on sût parler avec la simplicité et le sentiment qu'exige un

semblable sujet.

Les pasteurs et Rousseau s'entendirent très-aisément sur les améliorations qu'exigeait l'enseignement
religieux. La prédication et le catéchisme étaient alors enveloppés de formes aussi solennelles que

pédantes, la chaire exigeait un langage pompeux, fleuri, et jusqu'aux vérités les plus simples tout se disait

avec emphase. Rousseau avait dès longtemps jugé ces défauts et signalé leurs inconvénients, et un jour

que deux ou trois jeunes ministres genevois le visitaient à Motiers, il leur donna une leçon d'art de la

chaire qu'ils n'oublièrent jamais. Pierre Mouchon prêcha dans le temple de Motiers. Rousseau loua

beaucoup la logique et la chaleur de sa composition. « Mais, ajouta-t-il, croyez-vous qu'un seul de vos

auditeurs vous ait compris? j'en doute! vous et vos collègues, vous parlez pour des réunions

d'académiciens... croyez-moi, vous ne ferez aucun bien avec vos discours que lorsque vous parlerez en

chaire comme avec vos amis... le premier qui essayera cette réforme aura tout le monde contre lui, mais

plus tard tout le monde le remerciera. »

Du sermon, Rousseau passa au catéchisme et se laissa emporter à une véritable indignation contre les
formes compassées et pédantes qui dénaturaient alors cet enseignement, et fit sentir la nécessité de parler

aux enfants à l'église comme à la maison.

Les jeunes ecclésiastiques emportèrent les avis de Rousseau, et plus tard ces excellentes directions
portèrent leurs fruits. La prédiction de Jean-Jacques fut réalisée dans tous ses détails, et lorsque certains

pasteurs voulurent être à la fois simples et impressifs, ils ne recueillirent que l'indifférence et les

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