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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

relu avec transport, je ne connais rien qui approche de cet excellent morceau... Mais pourquoi ne pas
vous en tenir là... Et quel service vous auriez rendu, en retranchant de cette religion ce que les hommes y

ont ajouté, et en montrant que la doctrine de Jésus et des apôtres s'accorde avec la religion naturelle, la

perfectionne, la complète en lui donnant une suprême et infaillible autorité...

«Mais par vos difficultés sur le christianisme, vous avez trouble des âmes mal affermies dans la foi et fait
triompher des libertins qui s'appuient de l'autorité d'un homme tel que vous, d'un amateur de la vérité. Si

du moins les hommes étaient tels que vous les demandez dans la religion naturelle ; mais, mon cher

Rousseau, qu'ils sont loin d'adorer Dieu avec cette simplicité, cette pureté de coeur que vous exigez de

vos disciples!... J'abrège, mon cher Rousseau, il m'a été impossible de ne pas vous montrer le fond de

mon coeur. Vous aimez trop la franchise pour blâmer celle avec laquelle je vous parle, il manque à mon

bonheur de ne pas vous voir dans une patrie dont vous auriez fait les délices par votre commerce, comme

vous en faites la gloire par votre génie. »

Cette ligne de conduite si franche et si charitable déplut souverainement à Voltaire: il vit que le
rapprochement des pasteurs genevois et de Rousseau tournerait à l'avantage de la religion et

déterminerait peut-être chez l'impressionnable écrivain quelque évolution vers le christianisme révélé. Il

fallait à tout prix éviter de la part de Rousseau une nouvelle trahison pire que la première. Dans le but de

brouiller Jean-Jacques avec ses amis et de compromettre le clergé de Genève, il fit insérer l'article

suivant dans la Gazette d'Utrecht:

« Grand et édifiant spectacle offert par la vénérable Compagnie des pasteurs de Genève! tandis que le
gouvernement brûle les livres de Rousseau! le clergé les approuve et se trouve très-heureux d'en être

réduit à une religion naturelle qui ne prouve rien et ne demande pas grand'chose. »

Rousseau, prévenu par M. Vernet, méprisa cette jonglerie, et les pasteurs genevois gardèrent ce silence
plein de dignité qu'ils ont toujours su observer contre les attaques adressées à leurs personnes, mais

indifférentes à la religion.

- VI -

Une polémique à la fois consciencieuse et charitable se développa surtout au sujet de l'éducation
religieuse de la jeunesse. Rousseau, comme on le sait, ne veut pas qu'on parle de religion aux enfants, il

recule l'enseignement religieux jusqu'aux extrêmes limites de l'adolescence... Aussi ses adversaires

l'ont-ils accusé de favoriser l'impiété et de vouloir anéantir le souvenir du Créateur dans les années où les

impressions sérieuses deviennent ineffaçables... Ce jugement est injuste ; il faut étudier Rousseau

lui-même pour apprécier convenablement ses idées. Voici ses paroles touchant cet important sujet:

« Dieu, l'être incompréhensible qui embrasse tout et forme tout le système des êtres, échappe à tous nos
sens.

« L'ouvrage se montre, mais l'ouvrier se voile.

« Dieu est esprit, et l'idée d'esprit sans corps est insaisissable pour un enfant. L'enfant qui croit en Dieu
lui donne nécessairement une forme: il est antropomorphite, il donne à Dieu la forme humaine ; ou bien

il est idolâtre, il adore le corps qu'il donne à son Dieu.

« Si l'on parle à l'enfant de la force de Dieu, de sa puissance, il l'estimera presque aussi fort que son père ;
il sera comme ce paysan suisse qui se croyait le plus riche des hommes, et à qui l'on tâchait d'expliquer

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