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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
- V -
Que devait-on faire à Genève? Nous avons vu que la république était dans les tenailles de la France, et qu'en 1762 Voltaire était tout puissant à Versailles. On condamna donc l'Emile pour plaire à M. de Choiseul et l'on sévit contre les amis de Rousseau.
Si cette mesure se conçoit au point de vue politique, il faut avouer qu'au point de vue religieux la flétrissure de l'Emile était absurde de la part des magistrats genevois. Sans doute, d'après le texte des édits, la sentence revêtait une stricte légalité: « tout homme qui dogmatise contrairement à la foi reçue, doit être admonesté avec douceur et puni s'il ne se range...» Et, contrairement à la foi reçue, Rousseau niait les miracles de l'Evangile. Mais depuis cinquante années cette loi était tombée en désuétude à Genève, la liberté de conscience, d'écrits et de paroles avait succédé au régime de la foi légalement imposée. Les livres discutant les vérités religieuses avec le respect et la convenance nécessaires en pareil cas, étaient imprimés sous les yeux du gouvernement, ou se vendaient publiquement chez les libraires. En particulier Lesage et Mlle Huber avaient traité le même sujet que Rousseau sans encourir les rigueurs de la loi... On comprenait bien la fausse position des magistrats, on savait que l'affaire était plus politique que religieuse, car les amis de Rousseau lui écrivaient: « Au fait on a battu l'Emile sur le dos du _Contrat social_. »
La position du clergé genevois était très-délicate. Déjà, lors de la publication de la Nouvelle Héloïse, les pasteurs avaient témoigné un étonnement douloureux en voyant Rousseau oublier qu'il avait répondu affirmativement au Consistoire, touchant le fait du caractère miraculeux de l'Evangile ; leurs craintes s'étaient réalisées, ils savaient que Rousseau, toujours à la merci des impressions du moment, ne pourrait échapper à l'influence de la coterie incrédule de Paris... L'Emile vint compliquer encore la situation, et, avant d'exposer la conduite du clergé genevois, nous devons dire que ces pasteurs ont été singulièrement jugés par deux partis extrêmes dans leurs appréciations. Les amis de Rousseau reprochent amèrement aux pasteurs de Genève d'avoir attaqué l'Emile dans leurs écrits et leurs sermons, d'avoir applaudi à la condamnation d'un livre qui écrasait le matérialisme et proclamait la tolérance. Ils auraient dû remercier publiquement Rousseau du service qu'il rendait à la religion, au milieu du siècle le plus incrédule des temps modernes.
Nous entendons encore de nos jours cette récrimination formulée dans des termes identiques.
D'autre part, les écrivains protestants français et anglais, qui depuis 1816 attaquent l'Eglise de Genève, déclarent que les pasteurs de 1762 pactisèrent avec Rousseau, abandonnèrent la défense de la révélation et se bornèrent à une commode religion naturelle, qui n'engage ni la raison, ni la conscience.
La vérité se trouve nécessairement entre ces deux extrêmes, et voici la ligne de conduite observée par les pasteurs de Genève à l'égard de Rousseau ; leurs correspondances nous la dévoilent sans réserve.
Rousseau, disent-ils, a une influence universelle sur le monde pensant, il rend un grand service dans ces temps, où l'on déverse la raillerie sur les idées religieuses, en proclamant sa vénération pour la morale évangélique et le caractère divin de notre Sauveur ; si nous pouvions l'attirer plus loin, lui faire accepter une adhésion complète à la révélation chrétienne, nous rendrions un immense service à notre cause...Rousseau chrétien amènera peut-être autant d'âmes incrédules à l'Evangile que jadis Calvin en fit sortir de l'Eglise romaine...
Pénétrés de cette vérité, les pasteurs gardent un silence officiel touchant la condamnation de l'Emile, ils ne font aucune démarche pour ou contre ce jugement. En chaire, ils réfutent les tendances blâmables du
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