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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
ROUSSEAU. L'Evangile a des caractères de vérité parfaitement inimitables.
VOLTAIRE. Pitoyables? vous voulez dire?
Enfin Rousseau après avoir prouvé la nécessité de la certitude du jugement dernier, termine un paragraphe par ces mots: « Philosophe! tes lois morales sont fort belles, mais montre-m'en de grâce la sanction. Cesse un moment de battre la campagne et dis-moi nettement ce que tu mets à la place des châtiments à venir. »
Voltaire ne laisse pas échapper cette inconséquence chez l'écrivain qui vient tout à l'heure de prouver que les miracles attestant l'immortalité ne sont pas réels... aussi dit-il: « Et toi que peux-tu mettre à la place de cette croyance, misérable qui te contredis sans cesse. »]
Les esprits élevés, les amis du vrai et du bien se séparèrent de l'Encyclopédie et félicitèrent Rousseau de sa loyale franchise, et l'un des hommes qui avait entre tous le droit de parler de courage moral, le président de Montclar rendit solennellement justice au philosophe genevois. M. de Montclar avait, comme on le sait, travaillé durant nombre d'années à expulser les jésuites de France, il avait méprisé les périls que courent les adversaires de cette puissante société... il disait de Jean-Jacques:
« Je suis enthousiasmé de tout ce qu'il écrit pour prouver qu'il y a un Dieu, et je connais assez mon siècle pour savoir le meilleur gré à M. Rousseau de la profession ouverte de cette croyance et de la persévérance à enseigner qu'il y a un bien et un mal moral. Hélas! s'il avait voulu être athée, il aurait beaucoup plus de partisans (1) »
[(1) Montclar, Lettre à Moulton, son parent.]
Si l'Emile n'eût renfermé qu'un système de philosophie morale et spiritualiste, sans aucun doute le clergé et le Parlement auraient joint leurs suffrages aux applaudissements du public lettré. Mais, en politique, Rousseau proclamait l'égalité et la responsabilité de tous les hommes devant la loi, l'égalité de toutes les charges sociales pour toutes les classes de la société. Ces idées, aujourd'hui reconnues comme des vérités incontestables, furent irrévocablement condamnées il y a cent ans.
Pour le clergé et les hommes croyant à la révélation chrétienne, l'Emile offrait une grave lacune. Rousseau établit 1e religion naturelle, la croyance en Dieu, l'immortalité de l'âme, l'existence et l'autorité suprême de la morale de Jésus-Christ ; mais il ne peut aller plus loin, et s'il pense que l'Evangile est un livre divin à cause de sa sublimité, il ne peut admettre le fait surnaturel de la révélation... l'existence du miracle. En conséquence, l'Emile est condamné pour des motifs fort divers. L'avocat du roi le condamne: « Parce que des hommes élevés par Rousseau seraient enclins au doute et préoccupés de la tolérance. » L'archevêque de Paris le condamne dans un mandement où il dit: « Vous préconisez l'excellence de l'Evangile dont vous détruisez les dogmes. Vous peignez la beauté des vertus que vous éteignez dans l'âme de vos lecteurs (1). »
[(1) M. de Beaumont, archevêque, n'était pas capable, d'après l'opinion des contemporains, de rédiger lui-même ce remarquable mandement ; il rencontre un jour Piron et lui dit: « M. Piron, avez-vous lu mon mandement? - Oui, Monseigneur... et vous...»]
A la suite de ces réquisitoires, le Parlement décrète l'emprisonnement de Jean-Jacques, et le 11 juin 1762, son livre est brûlé par la main du bourreau.
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