|
M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
infinie, moins je la conçois ; mais elle est, cela me suffit ; moins je la conçois et plus je l'adore. Je m'humilie, je lui dis: Etre des êtres! je suis parce que tu es. Le plus digne usage de ma raison est de s'anéantir en toi: c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur. »
A Voltaire, qui vient d'écrire que les actions de Jésus et de ses apôtres sont dignes d'un échappé de Bédlam, Rousseau répond:
... «La sainteté des Evangiles parle à mon coeur... Se peut-il qu'un livre aussi simple et aussi sublime soit l'ouvrage d'un homme... Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »
L'Emile étant lu avec enthousiasme dans le public, les encyclopédistes éprouvèrent une colère violente contre le philosophe genevois. Voltaire résume cette impression dans une lettre à jamais mémorable:
« Avez-vous lu la prose du sieur Jean-Jacques, son Vicaire savoyard est digne de tous les châtiments possibles... Le Judas nous abandonne, et quel moment choisit-il pour nous abandonner, l'heure où notre philosophie allait triompher sur toute la ligne (1) »
[(1) M. Rigaud-de Constant possède l'exemplaire de l'Emile qui fut remis à Voltaire lors de la première apparition du livre, et voici les notes autographes écrites sur les marges de ce volume par le philosophe outré de ce que Rousseau se permette de parler avec respect de Jésus-Christ et des Evangiles.
ROUSSEAU dit: « L'essentiel pour le philosophe est de penser autrement que les autres, chez les croyants il est athée, chez les athées il se dit croyant.
VOLTAIRE. Vous avez raison, c'est le portrait du peintre.
ROUSSEAU. Je suis un être actif et intelligent, quoi qu'en dise la philosophie.
VOLTAIRE. Pourquoi calomnier les philosophes.
La discussion sur les miracles ne suscite aucune observation. Mais lorsque Rousseau écrit: « Qu'un homme ordonne au soleil de changer sa course, aux montagnes de s'aplanir, aux flots de s'élever, qui ne reconnaîtra pas à l'instant même le maître de la nature?
VOLTAIRE. Et moi je reconnaîtrais le mauvais principe, l'Arimane qui viendrait gâter l'ouvrage d'Oromaze.
ROUSSEAU. Où est l'homme, où est le sage qui sait agir, souffrir et mourir, sans faiblesse et sans ostentation?
VOLTAIRE. Sans faiblesse, et sa sueur de sang?
ROUSSEAU. Mais où Jésus avait-il pris chez les anciens cette morale élevée et pure dont lui seul a donné les leçons et l'exemple?
VOLTAIRE. Lui seul! Et Epictète, Porphyre, Confutzée, Pythagore et tant d'autres.
ROUSSEAU. Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu.
VOLTAIRE. Qu'est-ce que la mort d'un Dieu?
|