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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

ROUSSEAU. Messieurs! si vous dites un mot de plus, je sors!! et il s'éloignait en effet... toutefois on
réussit à le retenir, en lui promettant de changer de conversation.

Lorsqu'on étudie les manifestations religieuses de Rousseau, dans un moment où le matérialisme
triomphait de toute part, on regrette amèrement les querelles politiques et les rancunes du clergé français

qui aigrirent le philosophe et le poussèrent dans une voie qu'il n'eût jamais choisie. La condamnation et la

destruction légale de l'Emile furent une des fautes les plus graves au point de vue philosophique et

religieux.

- IV -

L'Emile, dont nous devons maintenant examiner les tendances religieuses, fut accueilli, comme nous
l'avons vu, avec un engouement passionné, et, sous le rapport philosophique, ce livre méritait

l'enthousiasme qu'il excita. En effet, pour apprécier l'importance de l'oeuvre de Rousseau, pour

comprendre la grandeur du service qu'il rend à la cause de la vérité, il faut rappeler l'état des croyances

en 1762.

L'école de philosophie, qui régissait la pensée française, admettait la matérialité de l'âme.

En morale, cette secte affirme que le devoir n'existe pas, et que la distinction du juste et de l'injuste n'est
qu'une illusion.

En religion, la plupart des philosophes nient l'existence de Dieu et couvrent des plus indignes railleries la
personne du Christ.

D'Holbach, Helvétius, Diderot, d'Alembert, Condillac, sont les directeurs absolus des intelligences et de
la littérature. Près d'eux s'élève Rousseau, dont l'éloquence irrésistible entraîne l'opinion, et que les

journaux, les académies, les souverains reconnaissent pour un écrivain du premier ordre. Rousseau n'a

point encore fait d'opposition décisive aux tendances matérialistes du jour... la lutte est circonscrite sur le

territoire genevois... Tout à coup Rousseau lance dans le monde un manifeste... et ce manifeste renferme

la plus décisive protestation contre la philosophie incrédule des encyclopédistes... Rousseau remplit ce

devoir, sachant qu'il déchaînera contre lui les plus terribles colères de Paris et de Berlin.

Peu importe.

A Helvétius, qui rabaisse l'humanité au niveau de la brute, et qui affirme que la seule chose qui sépare
l'homme du singe, c'est qu'il a le pouce opposable aux doigts... Rousseau dit: « Quoi! je puis sentir ce que

c'est qu'ordre, beauté, vertu! je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne, et je me

comparerais aux bêtes! Ame abjecte, c'est la triste philosophie qui te rend semblable à elles... Ou plutôt

tu veux en vain t'avilir: ton génie dépose contre tes principes, et ton coeur bienfaisant dément ta doctrine,

et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi. »

A ceux qui déclarent qu'il n'y a point de distinction entre le juste et l'injuste, et qui nient la réalité du
devoir moral, Rousseau répond: « Conscience! conscience! instinct divin! immortelle et céleste voix!

guide assuré d'un être intelligent et libre! juge infaillible du bien et du mal, qui rend l'homme fait à

l'image de Dieu... Sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes que le triste privilège de

m'égarer d'erreurs en erreurs, sans règle et sans principes. »

A ceux qui nient Dieu, Rousseau parle en ces termes: « Plus je m'efforce de contempler son essence

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