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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Rousseau, misérablement enlacé dans sa fausse position d'intérieur, ne pouvait s'éloigner pour longtemps
de Paris ; il y revint, et bientôt l'occasion se présenta de manifester les croyances religieuses qu'il avait

retrempées et fortifiées dans l'atmosphère genevoise.

Un soir, Jean-Jacques se trouvait chez sa protectrice, Mme d'Epinay, et, suivant l'usage, la conversation
roulait sur les principes matérialistes: on plaisantait agréablement au sujet de la religion. St-Lambert

tenait le haut bout de l'entretien. Oui, disait-il, il faut l'avouer, le culte produit de grands effets, puisque

les philosophes eux-mêmes sont tenus à l'aspect d'une multitude prosternée... cela est vrai, mais cela ne

se conçoit pas.

DUCLOS. Que fait ce peuple de sa raison? il se moque des autres peuples de la terre, et il est encore plus
incrédule qu'eux.

ROUSSEAU. Pour crédule, je le lui pardonne, mais je ne lui pardonne pas de condamner ceux qui le sont
autrement que lui.

Mlle QUINAULT. En matière de religion, tout le monde a raison ; mais il faut que chacun demeure dans
celle où il est né.

ROUSSEAU. Non point! pour Dieu! si elle est mauvaise, car alors elle ne peut faire que beaucoup de
mal.

Mme D'EPINAY. La religion fait aussi beaucoup de bien, elle est un frein pour le menu peuple qui n'a
pas d'autre morale.

ST-LAMBERT. Le peuple a plus peur d'être pendu que d'être damné. Le code civil et non la religion
règle les moeurs! La religion a fait restituer à Pâques un écu à ma servante ; mais elle n'a jamais fait

restituer des millions mal acquis, une province usurpée, ni réparer une calomnie.

Mlle QUINAULT. Un instant! nous sommes ici pour substanter cette guenille qu'on appelle corps.
Duclos sonnez et qu'on nous serve.

On servit, les valets étant sortis et la porte fermée, St-Lambert et Duclos s'évertuèrent au point de détruire
toute idée religieuse, la religion naturelle comme le reste.

Enfin, dit ST-LAMBERT, qu'est-ce qu'un Dieu qui se fâche et s'apaise!

Mlle QUINAULT. Mais parlez donc, marquis, est-ce que vous seriez athée?

ST-LAMBERT. Sans doute.

ROUSSEAU. Si c'est une lâcheté de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de
souffrir qu'on dise du mal de son Dieu qui est présent, et moi, Messieurs, je crois en Dieu!

Mme D'EPINAY. Pascal croyait en Dieu aussi! vous M. de St-Lambert, qui êtes poëte, vous conviendrez
avec moi que l'existence d'un Etre éternel, tout-puissant, souverainement intelligent, est le germe du plus

bel enthousiasme.

ST-LAMBERT (ricanant). J'avoue qu'il est beau de voir ce Dieu incliner son front vers la terre et
regarder avec admiration la conduite de Caton. Cette notion est, comme beaucoup d'autres, très-utile

dams quelque grande tête, elle y peut produire l'héroïsme, mais elle est le germe de toutes les folies.

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