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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

résumé des vertus humaines... Tout cela est signé Jacob Vernet, professeur de théologie à Genève... Le
Conseil en a ordonné la destruction. Septembre 1756. »

Rousseau lui répond: « Ainsi donc la satire, le noir mensonge et les libelles sont devenus les armes de M.
de Voltaire. C'est ainsi qu'il paie l'hospitalité dont par une funeste indulgence Genève use envers lui ; ce

fanfaron d'impiété, ce beau génie et cette âme basse, cet homme si grand par ses talents, si vil par leur

usage, laissera de longs et cruels souvenirs parmi nous. Le ridicule, ce poison du bon sens et de

l'honnêteté, la satire ennemie de la paix publique, la mollesse, le faste arrogant nous forment dans l'avenir

un peuple de petits plaisants, de baladins, de beaux esprits de comptoirs, qui de la considération

qu'avaient ci-devant nos gens de lettres, élèveront Genève au niveau de la gloire des académies de

Marseille et d'Angers. »

Cette lettre fut immédiatement transcrite et distribuée dans la ville à un très-grand nombre d'exemplaires.
« Elle frappe fort sur les consciences, dit Roustan, et bien des gens, après l'avoir lue, gardent ce silence

significatif dont le remords est le père. »

Voltaire ne put digérer cet affront, et dès lors il saisit toutes les occasions d'insulter Rousseau. Toutefois
les dures paroles de cette lettre étaient son moindre grief ; comme il voulait diriger l'esprit des hommes

sérieux, il souffrait cruellement en voyant la meilleure place prise par son antagoniste. Cette place était

bonne, on peut en juger par la lettre suivante:

M. Sarasin aîné, pasteur, à Rousseau, septembre 1758: « Je n'ai pas de termes assez expressifs pour vous
marquer la satisfaction que j'ai ressentie en relisant le digne ouvrage qui vient de sortir de votre plume

(Lettre sur les spectacles) et que M. Vernes m'a remis de votre part. Vous venez de rendre un service

signalé à notre commune patrie, en vous élevant aussi librement et aussi fortement que vous l'avez fait

contre la fureur des spectacles, et en montrant tout le ridicule et le danger du projet qu'ont formé

certaines personnes d'établir un théâtre dans notre ville. Je partage avec tous nos bons compatriotes la

reconnaissance que tout notre public vous doit pour le bien que votre livre ne manquera pas de faire

auprès de tous ceux qui savent penser sainement et qui ne sont pas livrés à l'amour de la frivolité et du

plaisir.

« Que j'ai de regrets, Monsieur, de n'être pas à portée de jouir de vos entretiens et de contempler de près
cette vertu qui vous rend si respectable et qui vous attire l'estime et les voeux de tous ceux qui en

connaissent le prix. »

De leur côté, les pasteurs multiplièrent les démarches pour rappeler Jean-Jacques dans sa patrie. Ils
étaient sûrs que sa présence rendrait de signalés services à la religion nationale, et voici la tournure

qu'avait prise leur correspondance:

Vernes, 1758: « Notre maître en plaisanteries fait sans doute quelques prosélytes ; ce sont des jeunes
gens qui sont de Genève, mais ils n'ont pas l'âme genevoise. Ainsi nous n'avons rien perdu. Si le ton, les

manières, les maximes de Voltaire en ont perdu quelques autres dans la bourgeoisie, ils sont en très-petit

nombre, et osent à peine se montrer. Je lisais votre lettre (la précédente) à mon bon ami, M. de

Rochemont... Eh, mon cher! s'écria-t-il, dites à cet illustre honnête homme que nous sommes presque

tous bons et bêtes... Il y a dans le gros de la bourgeoisie un instinct moral, un fond de vertus qui n'a point

encore reçu d'atteinte. - Il a raison, ces gens-là vous aiment, vous estiment, vous révèrent, ce serait le

moment de venir travailler avec nous, d'augmenter le bataillon sacré qui résiste à Voltaire, afin que

Genève reste toujours Genève. »

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