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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

pénitence. Rousseau l'aimait tendrement et partageait avec elle son faible avoir. Il lui envoya
d'Angleterre une tasse d'argent, qui lui avait longtemps servi. La bonne vieille va montrer son trésor dans

le quartier: aussitôt son domicile est envahi, on apporte des bouteilles de vin, et chacun veut boire dans la

tasse à Rousseau. Le lendemain c'est Jacqueline qui offre elle-même du vin, et la procession ne se

termine pas... Puis, considérant que la dépense est un peu forte, la malicieuse femme se fait apporter une

seille d'eau, et lorsqu'à la reposée les visiteurs reviennent, « Messieurs, dit-elle, je n'ai plus de vin ; mais

ceci est de l'eau de la fontaine de Coutance, que notre Rousseau a illustrée dans sa lettre à M. d'Alembert.

A la santé de Rousseau! avec l'eau de sa fontaine. » On but... et l'on prétend que le changement du

liquide ne diminua pas le nombre des santés... Ce point important n'est point résolu dans le document qui

relate ce fait.

Nous avons insisté en détail sur le rôle pacificateur que Rousseau joua dans la dernière période des
troubles suscités par la condamnation de l'Emile: il nous semble que le simple exposé des documents

officiels nous permet d'affirmer que Rousseau répara noblement le tort qu'il eut de céder un jour à la

passion politique, en publiant les Lettres de la montagne... Oui, Jean-Jacques avait raison d'écrire à la fin

de sa vie, en se rappelant l'émeute de 1737, où le père et le fils allaient peut-être s'égorger: « Ce spectacle

affreux me fit une impression si vive que je jurai de ne jamais tremper dans une guerre civile, et si jamais

je rentrais dans mes droits de citoyen, de ne jamais soutenir la liberté par les armes, ni de ma personne, ni

de mon aveu. Je rends le témoignage d'avoir tenu ce serment dans une occasion délicate, où la

modération avait du prix. »

Chapitre III. Sentiments religieux de Rousseau.

- I -

En étudiant l'influence que les coutumes genevoises exercèrent sur l'enfance de Rousseau, nous avons vu
que, grâce aux soins du pasteur Lambercier, ses sentiments religieux acquirent un développement sérieux

et pratique. Le philosophe nous a dépeint lui-même le caractère de son culte d'adolescent. Son coeur et sa

conscience avaient donc reçu à Genève les meilleures directions de la piété chrétienne. Malheureusement

la scène changea et des circonstances à jamais regrettables dénaturèrent la tendance religieuse du futur

écrivain.

Agé de 14 ans, Rousseau délaissé par son père, traité avec indifférence par le reste de sa famille, fut placé
chez un maître graveur, nommé Abel Ducommun. Il demeurait à Genève, rue des Etuves, No 96, au 3me

étage. Cet homme qui, dans l'acte d'apprentissage, « s'engageait à élever cet enfant dans la crainte de

Dieu, et devait le soigner en bon père de famille, » ne tint aucunement sa parole. Rousseau, mal nourri,

mal surveillé, contracta les habitudes les plus fâcheuses ; on toléra les fautes graves, tout en lui infligeant

les plus rudes châtiments pour de légers délits. Ces odieux procédés lui inspirèrent une résolution

désespérée. Un dimanche du printemps, Jean-Jacques avait poussé trop loin sa promenade: le soir, au

retour, les portes de la ville se trouvèrent fermées, il dut passer la nuit en plein air. Le maître le roua de

coups ; mais la passion d'errer à l'aventure fit bientôt retomber l'apprenti dans la même faute. Les

meurtrissures de la correction précédente étant encore douloureuses, le pauvre martyr s'enfuit, erra deux

jours dans les environs, puis se réfugia chez M. de Pontverre, curé de Confignon, village situé à une lieue

de Genève. M. de Pontverre était un zélé controversiste: il reçut avec une extrême bienveillance cet

enfant exaspéré, il le combla de bontés, lui fournit les moyens de poursuivre son voyage jusqu'à Annecy

et lui donna une recommandation pour Mme de Warens. Cette jeune dame, poussée par des fautes et des

chagrins, avait changé de religion et recevait une de ces pensions que les rois de Sardaigne accordaient

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