|
M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
partis pour obtenir une réconciliation. Ils réussirent auprès de quelques personnes, mais ils reconnurent bientôt que, pour mener à bien ce difficile ouvrage, il fallait mettre en avant la Compagnie des pasteurs de Genève.
Ce corps choisit pour délégués MM. Vernes et Mercier, ecclésiastiques également respectés par tous les citoyens. Avant de faire des visites personnelles aux chefs des représentants et des négatifs, ces dignes pasteurs prononcèrent plusieurs discours pour apaiser les esprits:
« Il ne s'agit pas, dirent-ils, de savoir lequel des deux partis a raison, lequel remportera la victoire. Nous vous proposons aujourd'hui un plus beau triomphe. C'est celui que vous remporterez sur vous-mêmes... En recouvrant votre propre liberté vous la rendrez à votre patrie. Vous ferez renaître cette liberté sage, amie de l'ordre, modérée, qui se plaît à la subordination, qui veut l'union de la concorde et qui ne respire que le plus grand bien de l'Etat et des citoyens. »
Puis les pasteurs conjurèrent individuellement les citoyens d'avoir pitié de leur pays ; ils présentaient aux plus acharnés l'exemple de Rousseau qui, de son côté, faisait tous ses efforts pour calmer la tempête et se dépouillait du nécessaire afin de secourir les pauvres (1).
[(1) Son revenu étant de 1300 francs, il en envoya 350 à Genève par l'entremise de M. Roustan. Voici la copie du reçu envoyé par M. Roustan à Jean-Jacques: « I have received of M. Davenport on account of M. John James Rousseau, for the distressed people of Geneva the sum of Ls 13, 11 schellings, 6 pences. London 9 fevrier 1767, Antony James ROUSTAN. »]
La lettre suivante, que M. Mercier lisait dans les maisons et dans les cercles, produisait une émotion véritable:
« J'ai vu, écrivait Rousseau, alors en Angleterre, vos concitoyens armés s'égorger dans vos murs, en ce moment même cette catastrophe est prête à renaître. Ah! coupez la racine à tous ces maux par des moyens de concorde et de paix. Quant à moi, je ne demande, ni ne désire, ni n'approuve qu'on revienne jamais sur mon affaire, et je ne veux aucune démarche sur un point qui doit rester à jamais dans l'oubli. Votre Etat a besoin de la plus prompte pacification, de plus longs délais vous précipiteront dans les plus grands malheurs. »
Rousseau travaillant de concert avec les pasteurs, il était facile de prévoir que le succès couronnerait leurs efforts. Le différend fut partagé, et l'édit de conciliation voté le 11 mars 1768 à la majorité de 1204 suffrages contre 37.
Lorsque Rousseau apprit ce résultat, il versa des larmes de joie. « Voilà bien nos concitoyens » disait-il à Roustan, alors pasteur à Londres, qui lui en porta la nouvelle, toujours mauvaise tête et bon coeur!!! puis il écrivit aux Genevois ces admirables conseils: « Mes chers amis, je vous en conjure, ne faites pas les choses à demi. Le respect pour les magistrats fait dans les républiques la gloire des citoyens, et rien n'est si beau que de savoir se soumettre après avoir prouvé qu'on sait résister ; il faut que votre grande famille soit illustre, heureuse, florissante, et qu'elle donne au monde un exemple digne d'imitation. »
Les Genevois comprirent ces paroles, et bientôt leurs sentiments envers Rousseau se traduisirent par une manifestation qu'il vaut la peine de raconter:
A Coutance, au No 73, dans la maison où Rousseau passa deux ans, vivait une vieille servante, la mie Jacqueline, nourrice de Jean-Jacques, qui l'avait soigné comme une mère, et lui avait épargné plus d'une
|