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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
Satisfaits du succès de leurs mauvaises plaisanteries, les mêmes correspondants lui adressèrent de fausses nouvelles datées de la Haye ; mais comme Rousseau se trouvait en humeur de plaisanter, il écrivit en ces termes à Mlle Isabelle D'Yvernois (2):
[(2) Collection de M. Vaucher, de Fleurier, descendant de la famille D'Yvernois.]
«Que j'apprenne à ma bonne amie mes bonnes nouvelles: le 22 janvier on a brûlé mon livre à la Haye ; on doit le brûler aujourd'hui à Genève. Voilà, par le froid qu'il fait, des gens bien brûlants ; que de feux de joie brûlent à mon honneur dans l'Europe ; qu'ont donc fait mes autres écrits pour n'être pas aussi brûlés? que n'en ai-je à faire brûler encore! Mais j'ai fini pour ma vie. Il faut savoir mettre des bornes à son orgueil ; je n'en mets point à mon attachement pour vous, et vous voyez qu'au milieu de mes triomphes je n'oublie pas mes amis. »
- VI -
Un peu plus tard, les passions de Rousseau se calmèrent, il regretta beaucoup la violence de ses expressions dans les Lettres de la montagne, et reconnut bientôt que les fautes politiques, lors même qu'elles ne durent qu'un instant, ont des résultats qui pèsent longtemps sur le sort des nations. En effet, au bout de quelques mois, les luttes recommencèrent à Genève, elles devinrent si dangereuses que la France et les cantons suisses intervinrent.
L'envoyé français, M. de Bouteville, faillit tout gâter par une hauteur déplacée envers les représentants: « Je n'ai que peu de temps à vous donner, disait-il, dispensez-vous de venir vers moi, si vous n'avez des choses raisonnables à me présenter. » Un projet d'accord est offert aux deux partis. - On laisse Rousseau complétement de côté. Les représentants obtiennent que l'emprisonnement ne puisse être prononcé sans une comparution préalable devant les syndics, mais le droit de représentation est soumis à de terribles entraves, il est défendu de répandre et d'imprimer des brochures sans permission du Conseil, sous peine du bannissement temporaire, de l'amende honorable et de la prison.
Sachant que jamais 1e Conseil général ne voterait de semblables mesures, la France et les cantons firent bloquer Genève par un cordon de troupes. Toutefois, les citoyens ne furent point intimidés, ils se rendirent en masse au Conseil général le 15 octobre 1766 et rejetèrent le projet à la majorité de 1095 voix contre 515. Dès lors, plusieurs conseillers s'exilèrent volontairement, les alliés resserrèrent le blocus et Genève souffrit les misères d'un siége. - Alors on vit se manifester un phénomène assez fréquent chez les républiques familles. La détresse était générale, le commerce et l'industrie se trouvaient paralysés, l'hiver sévissait rigoureusement, les vivres manquaient. Il aurait suffi d'une heure de bonne volonté, d'une concession amicale faite par les deux partis, pour anéantir ces calamités... et personne ne voulait céder... Toutefois, si la politique égarait l'esprit des citoyens, elle ne gâtait pas leur coeur, les mêmes hommes qui souffraient tout plutôt que de sacrifier un de leurs droits, faisaient les sacrifices pécuniaires les plus considérables pour diminuer la misère publique ; l'argent, les vivres, les vêtements étaient prodigués aux familles indigentes, tous les malheureux se trouvaient secourus sans distinction de partis. La bienveillance chrétienne planait au-dessus des luttes sociales.
Le roi de Sardaigne secondait de tout son pouvoir ces généreux efforts, non-seulement il avait refusé de bloquer Genève, mais par son ordre exprès les Savoisiens envoyaient des vivres en abondance, en sorte que la position de la ville était rendue tolérable. La cour de Turin fit mieux encore, elle s'adressa aux Anglais pour obtenir que la France mît un terme à cette odieuse persécution. Encouragés par ces bons offices, M. Necker ainsi que MM. Fatio, Turrettini et Tronchin s'employèrent activement auprès des deux
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