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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
Rousseau commit une grave erreur en pensant que ces lettres seraient utiles à sa cause. Leur violence rebuta les citoyens raisonnables. La chaleureuse sympathie de ses amis qui s'était si dignement montrée lors de la condamnation de l'Emile, fut remplacée chez le plus grand nombre par un silence glacial et par des critiques et des louanges qui durent affecter péniblement Rousseau. Ainsi, M. Philibert Cramer, son admirateur passionné, lui dit: « Vous savez, Monsieur, que je n'approuvai jamais la rigueur dont on usa envers l'Emile; mais aujourd'hui que vous dirai-je: j'ai lu deux fois les Lettres de la montagne, mon coeur en a frémi, ma santé en a été altérée. »
D'Yvernois, au contraire, le comble d'éloges ; il se montre même plus ardent que Rousseau, et, dans son ardeur aveugle, il manque de tact au point d'écrire à Rousseau le fait suivant, 21 octobre 1764:
« Le sieur Covelle porta hier un exemplaire des Lettres, à Voltaire, qui lui dit: « Vous me rendez service. Je vais les dévorer. Je vous conjure de faire en sorte que je puisse faire la paix avec Rousseau! » Et deux ans auparavant Rousseau, publiant l'Emile, passait pour le Juda de la philosophie de Voltaire... Ces mots nous révèlent l'abîme qui sépare la Confession de foi du Vicaire des pages antichrétiennes des Lettres de la montagne.
Un peu plus tard, D'Yvernois rend compte à Rousseau de l'impression produite dans le peuple: « On dit à St-Gervais, Dieu me damne! si on brûle celui-là, il faut brûler aussi les Lettres de la campagne. Cela est vrai, nos antagonistes ont la rage dans le coeur et le témoignent hautement ; ils ont envie de brûler les Lettres de la montagne, mais ils se garderont bien de le faire. »
Voici ce qui s'était passé: Le Conseil demanda au procureur général, M. Tronchin, de faire un réquisitoire contre l'ouvrage de Rousseau. Ce magistrat déclina cet office, vu qu'il était personnellement attaqué dans les Lettres de la montagne... Alors le Conseil prit le parti d'en appeler au peuple, et lui adressa cette proclamation: « Nous nous sentons sans force et profondément ulcérés par les calomnies répandues contre nous. Nous voulons nous assurer si nous avons conservé la confiance des Genevois, pour abdiquer dans le cas contraire et remettre entre d'autres mains une administration source d'amertume pour nous et de malheurs pour l'Etat. »
Les citoyens, touchés de cette proclamation, répondirent: « Nous nous faisons un plaisir de déclarer publiquement que nous honorons le magnifique Conseil. Chacun de ses membres est digne de notre estime et de notre confiance. Toujours animés de ces sentiments, nous supplions Messieurs de vouloir bien revenir en arrière au sujet du jugement du sieur Rousseau, des tribunaux sans syndics et des emprisonnements préventifs. »
Cette démarche calma l'opinion publique. Et pendant que les amis de Rousseau gardaient à son égard un silence durement significatif, de mauvais plaisants lui écrivirent une lettre où ils accusaient 1e gouvernement d'exiger des bourgeois qu'ils vinssent lui demander pardon la corde au col. Le malheureux philosophe était dans une de ces phases d'hallucination où le bon sens l'abandonnait: il donna dans le piége et écrivit à un de ses amis (1):
[ (1) Lettre à M. Lenieps, 7 février 1765.]
«Vous avez su sans doute la jonglerie de votre Conseil ; plusieurs de ses membres se sont prétendus déshonorés par mes écrits, et en conséquence ont menacé de se démettre de leurs emplois, si les citoyens n'allaient, la corde au col, crier miséricorde ; les citoyens bourgeois sont trop bêtes pour ne l'avoir pas fait: ils sont comme Georges Dandin, qui remercie sa femme de l'honneur qu'elle lui procure. »
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