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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

furent appelés Négatifs.

Une polémique violente s'engagea ; les brochures se multiplièrent, elles offrent un contraste curieux entre
la forme polie, obséquieuse même des écrivains et la verdeur, l'absolutisme des récriminations. Le

procureur général Tronchin eut la palme dans la discussion écrite, il publia les Lettres de la campagne, où

il cherche à montrer que le droit négatif n'a rien d'alarmant pour le peuple dans un pays où le sage

équilibre des pouvoirs ne permet pas d'en abuser.

Si M. Tronchin montra une logique concluante touchant les affaires intérieures de Genève, il fut obligé
de faire un aveu qui confirme pleinement nos assertions touchant les intrigues et les menaces de M. de

Choiseul: les Représentants se plaignent de ce qu'on ait sévi contre le livre de Rousseau, tandis que

fréquemment on souffrait la vente d'ouvrages français dont la tendance était irréligieuse et immorale. -

M. Tronchin répond: « Eh! Messieurs, si maintenant notre silence est forcé par les circonstances, la

politique et la sûreté de l'Etat, il y a peu de justice de votre part à en faire la matière d'un reproche. »

Il est difficile d'établir plus clairement le rôle odieux du cabinet français qui, en 1762 se trouvant conduit
par les encyclopédistes, protégeait le matérialisme en employant des procédés pires que ceux de

l'inquisition.

- V -

Les Lettres de la campagne firent grand bruit. Rousseau voulut y répondre. Malheureusement des faits
pénibles le jetèrent dans une violente irritation. On lui écrivit des lettres anonymes ainsi conçues: «

J'admire la confiance qu'inspire l'aimable politique, la bienveillance et la paix dont elle remplit l'âme,

qu'on est heureux de s'entre-déchirer les uns les autres par partie de plaisir, de concevoir avec sûreté

l'espoir délicieux d'écraser, d'exterminer ses frères pour le bien d'un intérêt général qui n'exista jamais

que dans la république de Platon. »

Sous cette impression, Rousseau composa les Lettres de la montagne et oublia ses résolutions pacifiques.
Il se fit révolutionnaire pour un jour, il délaissa ses principes pour obéir à ses passions, à ses rancunes

privées, et le philosophe qui avait juré de ne jamais tremper dans un mouvement insurrectionnel, voulut

envenimer les rapports des magistrats et des citoyens. - Voici une des pages des Lettres de la montagne

où, sous une apparence pacifique et raisonnable, ces pénibles sentiments se font jour.

« Je vois un peuple très-peu nombreux, paisible, froid, composé d'hommes laborieux, amateurs du gain ;
soumis, pour leur propre intérêt, aux lois et à leurs ministres. Tous égaux par leurs droits, et peu

distingués par la fortune, ils n'ont ni chefs, ni clients, tous tenus par leur commerce, par leur état, par

leurs biens,, dans une grande dépendance du magistrat, ils craignent de lui déplaire, et, s'ils veulent se

mêler des affaires publiques, c'est toujours aux dépens des leurs.

« D'un autre coté, voici un corps de magistrats, indépendant et perpétuel. Presque oisif par état, il fait sa
principale occupation d'un intérêt très-grand pour ceux qui commandent. Cet intérêt, c'est l'accroissement

de son empire, car l'ambition comme l'avarice se nourrit de ses avantages, et plus on étend sa puissance,

plus on est dévoré du désir de tout pouvoir. Sans cesse attentif à marquer des distances, trop peu

sensibles dans ses égaux de naissance, il ne voit en eux que ses inférieurs, il brûle d'y voir ses sujets.

Armé de toute la force publique, interprète des lois qui le gênent, il s'en fait une loi offensive et défensive

qui le rend redoutable pour ceux qu'il veut soumettre. Tel est la position de la bourgeoisie et du

gouvernement à Genève. »

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