|
M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
On lui mande ces mots: « Vous l'avez donc pu écrire et envoyer cette fatale lettre par laquelle vous renoncez au nom genevois. Il y a longtemps que la plupart d'entre eux étaient indignes de l'honneur que vous leur faisiez ; mais connaissant à quel point 1e feu patriotique brûle votre coeur, nous ne pensions pas que vous puissiez remporter sur vous une si cruelle victoire. »
Voici ce que lui écrit un artisan: « Je vous écris grand et admirable Rousseau, le coeur pressé de la plus vive douleur, vous avez renoncés à votre patrie, et cela dans le temps que nous nous flattions de la douce satisfaction de vous voir, et plusieurs d'entre nous se flattaient de pouvoir presser leur visage contre le votre. - Car pour moi je suis trop peu entre mes concitoyens pour que je pus espérer d'avoir cet avantage ; mais au moins j'aurais eut le plaisir de vous voir quelquefois dans nos rues et de dire en moi-même le voilà ce grand et bon citoien, ce bon ami de ses compatriotes, celui qui a tant travaillé pour notre bonheur. »
Une dame: « Qu'est-ce que la gloire aux yeux du sage, comment la vengeance s'accorde t'elle avec ce grand principe, et la sensibilité de la critique avec la philosophie. Pourquoi, Monsieur, n'êtes-vous pas autant au-dessus de ces choses-là qu'elles sont au-dessous de vous ; nos fils sauront que leur patrie vous a donné le jour, ils l'apprendront aux leurs, les voix innocentes s'élèveront dans tous les siècles pour vous réclamer - et vous n'aurez fait en renonçant à votre titre de citoyen que l'ouvrage d'un moment. »
Ces sentiments des citoyens se traduisirent par des démarches et des représentations en faveur de Rousseau.
Quarante bourgeois, M. Deluc à leur tête, firent, le 18 juin 1763, une requête pleine de convenance et de force, demandant « que le jugement contre Rousseau fût rapporté, et déclarant qu'aux termes des édits genevois qui concernent les sentences contre les livres dangereux, le sieur Rousseau devait être appelé, supporté sans diffame, ni scandale, admonesté plusieurs fois et qu'il ne pouvait être juge qu'en cas d'opiniâtreté obstinée. Que, quant au Contrat social, il est impossible de dire que ce livre porte à la haine contre le magnifique Conseil. Rousseau déclare qu'il s'estime heureux, toutes les fois qu'il médite sur les gouvernements, de trouver toujours dans ses recherches de nouvelles raisons d'aimer celui de son pays; et, du reste, ce livre est un traité de droit naturel, semblable à ceux qui se vendent publiquement dans notre ville. Nos magistrats ne craignent point l'examen, aussi nos lois, n'établissent aucune inquisition. - Ils ne peuvent donc flétrir l'ouvrage de Rousseau sans flétrir l'auteur, et l'auteur n'a point été jugé personnellement. »
Les représentants ajoutaient un autre grief. M. Pictet avait été jugé par un tribunal qui n'était pas composé selon la loi ; ils demandèrent qu'à l'avenir les tribunaux fussent présidés par les syndics, et qu'aucun citoyen ne pût être emprisonné sans avoir été auparavant interrogé par un magistrat.
Les conseillers répondirent: « Que l'article des ordonnances ecclésiastiques est applicable à une personne qui parle contre l'Etat ou qui dogmatise contre la religion. Mais que c'est tout autre chose lorsqu'il s'agit d'un livre. Qu'on condamne le livre après l'avoir lu et qu'il n'est point besoin d'explication de la part de l'auteur. Ce qui est écrit, est écrit. - Que les ouvrages de Rousseau lui ont paru d'autant plus dangereux, qu'ils sont écrits en français dans le style le plus séducteur et destinés dans la pensée de l'auteur à servir de guide aux instituteurs de la jeunesse. »
Les citoyens qui avaient porté leurs griefs au Conseil prirent le nom de Représentants et demandèrent que le Conseil général fût juge des points contestés. - Le gouvernement déclara qu'il avait le droit de répondre négativement aux représentations sans en appeler au Conseil général. Les partisans de cette opinion
|