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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois
mande qu'il a communiqué à M. de Choiseul le jugement du magnifique Conseil sur les deux livres de Jean-Jacques Rousseau, et que Son Excellence lui a témoigné qu'elle voyait avec plaisir que ces ouvrages eussent fait à Genève la même impression qu'à Paris, que le Conseil y eût pourvu de la même manière que le Parlement...
Voici maintenant ce qui se passe parmi les amis de Rousseau: le colonel Charles Pictet prend hautement sa défense. Il dit à qui veut l'entendre: « Ce jugement est injuste! Tronchin n'a pas même pris le temps de lire l'Emile; tout cela s'est machiné à Ferney, et M. de Voltaire est satisfait d'avoir assouvi sa haine contre notre Jean-Jacques...» Les syndics font emprisonner M. Pictet ; on veut le juger, mais le Conseil étant en majorité composé de ses parents, on ne peut établir un tribunal légal ; toutefois la cause s'instruit, M. Pictet rétracte quelques-unes de ses assertions et subit un court emprisonnement. Rousseau, touché au fond de l'âme du courage déployé par un homme avec lequel il n'avait point de relation, lui écrivit ces mots:
« J'espère nourrir auprès de vous, par une connaissance personnelle, les bontés que vous m'avez témoignées et l'attachement que vous m'avez inspiré. Pour peu que ma santé me le permette, je me propose de faire avant la fin de l'été un voyage à Genève, non pour demander une satisfaction que je n'obtiendrais pas, et dont je ne me soucie plus, mais pour savoir ce qu'on peut avoir à me dire.
« Pour moi, j'oublie de bon coeur ce qui s'est passé. Mais je ne puis espérer vivre dans ma patrie, attendu qu'on pardonne quelquefois le mal qu'on a reçu... jamais celui qu'on a fait. »
Les amis de Rousseau, navrés de la condamnation de leur illustre concitoyen, lui témoignèrent, par lettre, leur profonde sympathie. Messieurs Moultou et Roustan, ministres, précèdent les laïques:
Nous sommes attérés et brisés: vous voilà condamné en France, flétri dans votre patrie... Vous devriez émouvoir notre compassion, car il ne faut pas être bien pitoyable pour s'attendrir sur un pareil sort.... Cependant il n'en est point ainsi, nous rougissons pour l'humanité et nous nous indignons contre vos ennemis. » Un anonyme: « Tous les hommes, cher Rousseau, ne sont pas encore pervertis ; il est parmi vos compatriotes des citoyens vertueux, aimant leur devoir et ceux qui les instruisent, et qui conséquemment goûtent vos écrits, chérissent votre personne, se plaignent hautement de l'injustice et de la partialité qui vous oppriment, et qui sont véritablement affligés de votre éloignement d'une patrie dont vous êtes si digne, et que vous faites tant aimer. Hélas! L'espérance de vous y revoir est-elle donc une chimère? »
- IV -
Mais la ferveur et le zèle déployés par les citoyens envers Rousseau ne dépassaient point les bornes d'une correspondance passionnée ; et Rousseau se trompait en pensant que ses amis prendraient sérieusement sa défense. En effet, onze mois se passèrent sans qu'aucune démonstration vînt corroborer la résistance de MM. Pictet et Moultou. Alors Rousseau prit un parti extrême, il renonça solennellement à la bourgeoisie, et il écrivit à M. Chouet, premier syndic, le 12 mai 1763: « J'ai tâché d'honorer le nom genevois, j'ai tendrement aimé mes compatriotes, je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux, on ne saurait plus mal réussir, je veux leur complaire jusque dans leur haine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d'un nom qui me fut si cher. »
Cette démarche retentit dans toute l'Europe. M. de Sellon mande qu'à Paris la lettre de M. Rousseau aux syndics est imprimée, qu'elle se vend au Palais-Royal et que partout cet événement fait sensation. Les citoyens genevois en furent frappés au coeur.
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