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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Ces lettres étaient piquantes, mais polies ; bientôt une grave, question brouilla pour jamais les deux
philosophes. Voltaire voulait établir le théâtre à Genève. Cette institution déplaisait fort aux citoyens

attachés aux principes religieux, et qui voyaient dans la simplicité des moeurs la sauvegarde de la liberté

et de la dignité nationale. (1)

[(1) Voir les détails de cette lutte dans l'ouvrage de M. Gaberel intitulé « Voltaire et les Genevois ».]

Rousseau se joignit au clergé, aux magistrats et aux chefs de famille qui ne voulaient point la comédie ; il
écrivit à d'Alembert sa fameuse lettre contre les spectacles, et comme on trouvait étrange que lui, auteur

dramatique, blâmât le théâtre, il prouva que cette institution, nécessaire dans une capitale, devenait

très-fâcheuse dans une petite ville dont les moeurs des habitants et la sévérité républicaine se trouvaient

en contradiction directe avec les plaisirs bruyants et coûteux.

- II -

Les citoyens amis de la religion et de la patrie témoignèrent à Rousseau la sympathie la plus chaleureuse
pour sa conduite dans ces circonstances, et songèrent plus que jamais à le fixer au milieu d'eux. Le

docteur Tronchin et M. Perdriau, le professeur, crurent avoir résolu le problème, en offrant à Rousseau

une place convenablement rétribuée, paisible, favorable au travail littéraire et exempte des frottements

administratifs que le philosophe redoutait au plus haut degré. C'était la place de bibliothécaire de la ville.

Rousseau hésita, balança, puis répondit à Tronchin:

« Quant au projet que vous inspire votre amitié pour moi, je commence par vous déclarer qu'on ne m'en a
point proposé qui fût autant de mon goût, et ce que vous imaginez est précisément ce que je choisirais s'il

dépendait de moi.

« Mais où prendrais-je les talents nécessaires pour remplir un pareil emploi? Je ne connais aucun livre, je
n'ai jamais su quelle était la bonne édition d'aucun ouvrage, je ne sais point de grec, très-peu de latin, je

n'ai pas la moindre mémoire! Ne voilà-t-il pas de quoi faire un illustre bibliothécaire? Ajoutez à cela ma

mauvaise santé, qui me permettrait difficilement d'être exact et jugez si vous avez bonne grâce à

comparer vos fonctions à celles que vous me proposez, et si la probité devrait même me permettre de les

accepter, quand même elles me seraient offertes. - Je sais bien que M. Bugnon ne connaît pas mieux que

moi les livres et n'est pas plus exact que je pourrais l'être. Mais à Dieu ne plaise que j'introduise dans

notre patrie l'usage de se charger d'un emploi qu'on ne remplit pas. 1757, 27 février. »

Les instances de M. Perdriau, qui offrait en outre à Jean-Jacques le jouissance gratuite d'une campagne
au bord du lac, n'eurent pas davantage de succès, et les amis du philosophe abandonnèrent à grand regret

un plan qui leur semblait éminemment favorable aux travaux et au génie de Rousseau.

Cinq ans plus tard, les craintes de ceux qui redoutaient l'influence des encyclopédistes sur
l'impressionnable écrivain se réalisèrent, et la publication de l'Emile vint soulever les passions politiques

et dénaturer les affectueuses relations qui unissaient Rousseau et les Genevois de toutes les classes de la

société.

L'Emile et 1e Contrat social furent publiés par Rousseau vers 1761, les deux ouvrages renferment de
grandes vérités mêlées d'étranges erreurs.

Les constitutions des Etats, la religion et la famille sont soumis à un sérieux examen.

Les idées politiques devant seules nous occuper maintenant, nous examinerons plus tard les questions

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