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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

que vous avez faites, et cette liberté précieuse, qu'on ne maintient chez les grandes nations qu'avec des
impôts exorbitants, ne vous coûte presque rien à conserver. »

Rousseau disait vrai, et puissent ses paroles demeurer longtemps une réalité pour notre pays.

Les magistrats furent agréablement impressionnés par cette épître ; mais comme ils ne pouvaient en
accepter les poétiques éloges, ils se bornèrent à répondre par l'entremise du premier syndic, M. Chouet

(1): « La dite épître dédicatoire étant déjà imprimée, il n'est pas question de délibérer sur son contenu,

mais le Conseil voit avec satisfaction qu'un de leurs concitoyens s'illustre par des ouvrages qui

manifestent un génie et des talents aussi distingués. »

[(1) Cette lettre se trouve dans la correspondance de Neuchâtel. Reg. des Conseils de Genève, 18 juin
1755.]

Rousseau dit dans ses Confessions qu'il trouva cette réponse froide ; il s'afflige de ce qu'aucun Genevois
ne lui sache gré du zèle de coeur qui se trouve dans cet ouvrage. Cependant ces sentiments ne percent

point dans sa réponse au syndic. « Je regarde, dit-il, vos témoignages de bonté comme les événements les

plus heureux de ma vie, et je sens combien il est doux d'ajouter le sentiment de la reconnaissance à ceux

que le devoir m'impose envers le magnifique Conseil. »

Les encyclopédistes cherchèrent à aigrir Rousseau.

« Le Conseil, lui dirent-ils, vous doit un présent pour cet ouvrage, il se déshonore s'il y manque...»
Messieurs les philosophes, sans cesse à l'affût des cadeaux et des pensions, ne pouvaient comprendre que

si, dans nos républiques, on est toujours avare de récompenses envers les hommes distingués, c'est qu'on

admet que le sentiment d'avoir illustré ou sauvé son pays est la plus douce rémunération du citoyen...

Voltaire, qui venait de s'établir à Genève, fut jaloux de l'effet produit dans cette ville par le dernier
ouvrage de Rousseau ; il lui écrivit une lettre à la fois plaisante et sérieuse, où il le raille sur ses opinions

touchant la vie sauvage. « On n'a jamais employé tant d'esprit à vouloir nous rendre bête ; il prend envie

de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage. Cependant, comme il y a plus de 60 ans que j'en ai

perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure

naturelle à ceux qui en sont plus dignes que vous et moi. (1)

[(1) Rousseau semble admettre que la marche à quatre pieds est l'état normal de l'homme ; plus tard,
éclairé par de sérieuses objections, il abandonne cette bizarre idée.]

«Ne pouvant m'embarquer pour aller vers les sauvages du Canada, je me borne à être un sauvage paisible
dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie, où vous devriez être. M. Chapuis m'apprend que

votre santé est bien mauvaise: il faudrait la venir rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec

moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes. »

Rousseau répond: « Ne tentez, Monsieur, de retomber à quatre pattes, personne n'y réussirait moins que
vous, vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour cesser de vous tenir sur les vôtres.

Embellissez l'asile que vous avez choisi, éclairez un peuple digne de vos leçons, et vous qui savez si bien

peindre les vertus et la liberté, apprenez-nous à les chérir dans nos murs comme dans vos écrits. Je suis

sensible à votre invitation, mais j'aimerais mieux boire l'eau de votre fontaine que le lait de vos vaches, et

quant aux herbes de votre verger, je crains bien d'y rencontrer le lotos » (herbe qui fit oublier leur patrie

aux compagnons d'Ulysse).

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