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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

salut de sa patrie.

Ces principes, nous en retrouverons l'application dans les phases les plus sérieuses de la carrière du
philosophe-citoyen.

Jusqu'en 1754, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de 42 ans, Rousseau n'avait rien écrit touchant la politique: il
vivait à Paris, le succès du Devin du village l'avait placé au premier rang parmi les auteurs dramatiques,

et il jouissait d'une étrange renommée ; on l'honorait comme le philosophe profond, auteur du Discours

sur les sciences, et on l'applaudissait comme le poëte et le compositeur de musique, auteur du

chef-d'oeuvre à la mode.

En 1753 un nouveau programme de l'Académie de Dijon détermina une nouvelle phase dans les travaux
de Jean-Jacques, il se passionne pour cette question: Quelle est l'origine de l'inégalité des conditions

entre les hommes? De grandes vérités mêlées aux plus bizarres conceptions étincellent dans cet ouvrage:

les erreurs du philosophe viennent de ce qu'il travaille sous l'impression du moment sans chercher,

comme nous l'avons dit, à déterminer le degré de vérité ou d'erreur que ses idées primitives peuvent

offrir. Ainsi, pour composer ce discours, Rousseau raconte qu'il passe quelques jours, au gros de l'été,

dans la forêt de St-Germain ; il est si heureux du calme et du bien-être qu'il éprouve, qu'il voit dans la vie

sauvage le type du bonheur le plus réel que puisse offrir l'existence humaine. Il construit une société

coulant des jours paisibles dans les forêts du nouveau monde... et la poésie du moment lui voile les

combats, les misères matérielles et la dégradation de la vie des races cuivrées... il en fait un tableau que

Bernardin de St-Pierre et lui pouvaient seuls rêver.

Les penseurs sérieux découvrirent bientôt le défaut de la cuirasse. Charles Bonnet écrit à Lalande: «
Notre Jean-Jacques, que j'estime plus encore pour ses vertus que pour ses talents, a fait un gros (?) livre

pour prouver que l'homme sauvage est plus généreux que l'homme civil. Il faut n'habiter que les

campagnes et jamais les villes. Son imagination embellit tout ce qu'elle goûte ; elle le séduit et séduit ses

lecteurs Ce grand peintre excelle dans le coloris, mais il n'excelle point dans le dessin. » Ce discours

achevé, Rousseau voulut le dédier à sa patrie, et, dans ce but, il profita de la première occasion pour

revoir ce pays dont il était depuis si longtemps éloigné. Il arrive à Genève à la fin de mai 1754. Ses

concitoyens l'accueillent avec l'enthousiasme que mérite sa renommée et la dignité de son caractère...

Rousseau est conduit à la fête des promotions (distribution solennelle des prix du collége de la ville), son

âme s'épanouit à la vue des enfants de Genève, puis une pensée amère lui serre le coeur... Tu n'es plus

citoyen genevois.. il y a vingt-cinq ans qu'en abjurant la religion de tes pères à Turin tu as perdu ce droit.

Cette idée lui devient intolérable: il prend la résolution de rentrer dans l'église protestante et de

reconquérir ainsi les droits de bourgeoisie. Cette réintégration a lieu le 25 août 1754 ; nous la raconterons

en détail lorsque nous traiterons les questions religieuses qui concernent Rousseau... Le voilà remis en

possession de ses droits politiques, et il saisit la première occasion pour en témoigner sa reconnaissance

en faisant hommage aux magistrats de son discours sur l'inégalité. Cette dédicace est une description de

Genève, où la poésie du philosophe, unie à la tendresse filiale du citoyen, dissimule tous les défauts et

trace un tableau que jamais une société ne réalisera dans ce monde, tant que les hommes seront conduits

par des faiblesses et des passions. Toutefois, si Rousseau peint ses contemporains avec de trop brillantes

couleurs, il est juste envers le passé de Genève. « Vous êtes, dit-il, dans une situation charmante, vous

avez un climat tempéré, un pays fertile, vous jouissez de l'aspect le plus délicieux qui soit sous 1e ciel.

Vous n'avez besoin pour devenir parfaitement heureux que de savoir vous contenter de l'être. Votre

souveraineté acquise ou recouvrée à la pointe de l'épée et conservée durant deux siècles à force de valeur

et de sagesse est enfin universellement reconnue ; vous n'avez point d'autres maîtres que de sages lois

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