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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

le philosophe genevois trouve le moyen d'être charitable, il ne reçoit rien des riches et il donne aux
pauvres!!! »

Telle fut l'influence générale des souvenirs et des institutions du pays natal sur l'esprit et le coeur de
Rousseau. Nous devons analyser chaque élément en détail, nous dirons les choses blâmables et les faits

dignes d'éloges. - Mais, dans cette étude, nous aurons toujours devant les yeux ces mots de

Chateaubriand: « Tel est l'embarras que cause à l'homme impartial une éclatante renommée, il l'écarte

autant qu'il peut, pour mettre au grand jour la réalité. Mais la gloire revient, et comme une vapeur

radieuse couvre à l'instant le tableau.

Chapitre II. La politique de Rousseau

- I -

Durant le dix-huitième siècle, Genève était une république gouvernée par une aristocratie composée des
familles riches et des hommes qui, dans toutes les classes de la société, se frayaient une route honorable

par leur mérite et leurre talents.

Les impressions d'enfance exercèrent une influence inaltérable sur les principes et les actes politiques de
Rousseau, et comme les faits et non les raisonnements forment les convictions du premier âge, voici les

souvenirs qui demeurèrent à poste fixe dans la mémoire du philosophe. Un bataillon de Saint-Gervais

revenait un jour de l'exercice, les soldats citoyens ayant soupé ensemble arrivèrent sur la place de

Coutance, et au son de la musique militaire organisèrent des danses autour de la fontaine ; il était neuf

heures du soir, bientôt les femmes et les enfants, vêtus à la hâte, descendirent et doublèrent le nombre des

danseurs. La fête improvisée dura fort tard au milieu des rires et des cris de joie. Rousseau, qui demeurait

alors à Coutance, No 73, fut témoin de cette scène, et, dit-il, « mon père en m'embrassant fut saisi d'un

tressaillement que je crois sentir et partager encore. - Jean-Jacques, s'écria-t-il, aime ton pays ; vois-tu ces

bons Genevois, ils sont tous amis, ils sont tous frères, la joie et la concorde règnent au milieu d'eux, tu es

Genevois, tu verras un jour d'autres peuples, mais quand tu voyagerais autant que ton père, tu ne

trouveras jamais leurs pareils. »

Cette égalité et cette fraternité des jours de fêtes, Rousseau rêva son maintien dans les phases les plus
difficiles de la vie publique ; aussi ne pensait-il jamais sans émotion à cette patrie où régnait une

harmonie si touchante. De tristes réalités troublèrent ces heureux souvenirs, et Rousseau comprit par une

dure expérience que les sentiments politiques ne sont pas exclusivement composés d'impressions

agréables. En 1737, âgé de 25 ans, il assiste à l'une de ces prises d'armes qui forment de si pénibles

moments dans l'histoire genevoise. « Je logeais, raconte-t-il, chez un libraire, M. Barillot, qui me traitait

comme son enfant. C'était un des plus dignes hommes que j'aie jamais connu ; son fils était aussi

très-aimable. Durant les troubles de la république, ces deux citoyens se jetèrent dans les deux partis

contraires: le fils dans celui de la bourgeoisie, le père dans celui des magistrats..., et je vis le père et le fils

sortir armés de la même maison, l'un pour monter à l'hôtel de ville, l'autre pour se rendre à son quartier...

sûrs de se retrouver deux heures après l'un vis-à-vis de l'autre exposés à s'entre-égorger... Ce spectacle

affreux me fit une impression si vive que je jurai de ne jamais tremper dans une guerre civile, et si jamais

je rentrais dans mes droits de citoyen (perdus par son abjuration), de ne soutenir jamais au dedans la

liberté par les armes, ni de ma personne, ni de mon aveu. »

Ainsi les sentiments politiques inspirés à Rousseau par les souvenirs du pays natal furent un amour
ardent pour l'égalité républicaine et la volonté de sacrifier ses passions personnelles pour le bien-être et le

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