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M.J. Gaberel - Rousseau et les Genevois

Les personnes familières avec les oeuvres de Rousseau savent qu'à Motiers-Travers, au plus fort de ses
querelles religieuses avec Genève et Neuchâtel, Jean-Jacques faillit être lapidé par la population

fanatisée, et certains biographes enthousiastes ont brodé sur ce thème les plus amères récriminations

contre le clergé protestant, qui se fit, disent-ils, inquisiteur à l'égard du malheureux philosophe. Voici la

vérité sur cette étrange scène:

En 1840 vivait encore à Genève une femme âgée de 89 ans, nommée Madelon Mecsner, originaire de
Motiers, et qui avait beaucoup connu Rousseau ; elle nous a mainte fois raconté l'attentat des pierres en

ces termes:

« Ah! nous étions de vilains polissons dans le village pour tourmenter ainsi ce bon Monsieur Rousseau ;
on le disait un peu timbré, il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et, pour lui faire peur, les

filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient: « Prenez garde, M. Rousseau, demain

ils viendront vous prendre, » et c'était d'autant plus mal à nous que ce bon M. Rousseau se dépouillait de

tout pour les pauvres ; il partageait son dîner avec les plus misérables et bien souvent ayant faim à la

maison c'est lui qui nous a nourris. Quant à l'affaire des pierres, c'est Thérèse qui nous les a fait porter sur

la galerie, dans nos tabliers ; c'est nous qui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres, et nous

avons bien ri quand nous avons vu le lendemain monsieur le châtelain qui mesurait les gros cailloux

posés dans la galerie croyant qu'ils avaient brisé les fenêtres, comme si des pierres grosses comme le

poing pouvaient passer par des trous de noix. Eh puis M. Rousseau avait l'air si épouvanté qu'on

s'étouffait de rire... Mais quand il est parti, quelques jours après, et que nous n'avons plus rien reçu à

manger, on a eu pour longtemps à se repentir de nos sottises. »

Cette susceptibilité maladive laisse Rousseau sans défense contre les atteintes de la médisance et de la
critique ; il ne put supporter les paroles dures et les procédés fâcheux qui frappent inévitablement les

hommes distingués. Un quaker lui donnait à ce sujet d'excellents conseils: « Ami Jean-Jacques, ne

t'effarouche pas d'une bagatelle ; la liberté a ses inconvénients ; elle s'émancipe avec les gens les plus

respectables, et nous autres Anglais nous ne sommes pas assez sots pour croire à une chose parce qu'elle

est imprimée dans nos papiers ; il n'est pas un homme d'Etat qui ne reçoive en un mois plus d'injures que

tu n'en recevras de ta vie, et cela ne les empêche ni de manger, ni de dormir. »

- IX -

Si Rousseau se montrait susceptible pour lui-même, il ressentait avec une égale vivacité les procédés
fâcheux dont ses relations avaient à souffrir ; en particulier, il ne pouvais supporter qu'on mystifiât en sa

présence des hommes trop faibles pour repousser les plaisanteries des beaux esprits du jour. La preuve de

notre assertion se trouve dans une anecdote rapportée par un de ses amis.

Rousseau dînait chez d'Holbach avec Diderot, Saint-Lambert, Marmontel, l'abbé Raynal et un curé qui,
après le dîner, lut une tragédie de sa façon. Elle était précédée d'un discours sur les compositions

théâtrales dont voici la substance. Il distinguait la comédie et la tragédie de cette manière: « Dans la

comédie, disait-il, il s'agit d'un mariage, et dans la tragédie d'un meurtre. Toute l'intrigue dans l'une et

dans l'autre roule sur cette péripétie: épousera-t-on, n'épousera-t-on pas? Tuera-t-on, ne tuera-t-on pas? -

On épousera... on tuera, voilà le premier acte. - On n'épousera pas... on ne tuera pas, voila le second acte.

- Un nouveau moyen d'épouser et de tuer se présente, et voilà le troisième acte. - Une difficulté nouvelle

survient à ce qu'on épouse et qu'on tue, voilà le quatrième acte. - Enfin, de guerre lasse, on épouse ou l'on

tue... c'est le dernier acte. »

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