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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
Il prit les guides, mais, avant de faire repartir son cheval, resta immobile quelques secondes, surveillant la surface de la rivière gelée.
- Il est venu un peu d'eau sur la glace, dit-il et la neige a fondu; mais nous devons être bons pour traverser pareil. Marche, Charles-Eugène!
Le cheval flaira la nappe blanche avant de s'y aventurer, puis s'en alla tout droit. Les ornières permanentes de l'hiver avaient disparu; les jeunes sapins plantés de distance en distance qui avaient marqué le chemin étaient presque tous tombés et gisaient dans la neige mi-fondue; en passant près de l'île, la glace craqua deux fois, mais sans fléchir. Charles-Eugène trottait allègrement vers la maison de Charles Lindsay, visible sur l'autre bord. Pourtant, lorsque le traîneau arriva au milieu du courant, au-dessous de la grande chute, il dut ralentir à cause de la mince couche d'eau qui s'étendait là et détrempait la neige. Lentement ils approchèrent de la rive; il ne restait plus que trente pieds à franchir quand la glace commença à craquer de nouveau et ondula sous les pieds du cheval.
Le père Chapdelaine s'était mis debout, bien réveillé cette fois, les yeux vifs et résolus sous son casque de fourrure.
- Charles-Eugène, marche! Marche donc! cria-t-il de sa grande voix rude.
Le vieux cheval planta dans la neige semi-liquide les crampons de ses sabots et s'en alla vers la rive par bonds, avec de grands coups de collier. Au moment où ils atterrissaient, une plaque de glace vira un peu sous les patins du traîneau et s'enfonça, laissant à sa place un trou d'eau claire.
Samuel Chapdelaine se retourna.
- Nous serons les derniers à traverser, cette saison, dit-il.
Et il laissa son cheval souffler un peu avant de monter la côte.
Bientôt après ils quittèrent le grand chemin pour un autre qui s'enfonçait dans les bois. Celui-là n'était guère plus qu'une piste rudimentaire encore encombrée de racines, et qui décrivait de petites courbes opportunistes pour éviter les rochers ou les souches. Il grimpa une montée, serpenta sur un plateau au milieu du bois brûlé, laissant parfois un aperçu sur la descente du flanc abrupt, les masses de pierre du rapide, le versant opposé qui devenait plus haut et plus escarpé au-dessus de la chute, puis rentrant dans la désolation des arbres couchés à terre et des chicots noircis.
Des coteaux de pierre, une fois contournés, semblèrent se refermer derrière eux; les brûlés firent place à la foule sombre des épinettes et des sapins; les montagnes de la rivière Alec se montrèrent deux ou trois fois dans le lointain; et bientôt les voyageurs perçurent à la fois un espace de terre défriché, une fumée qui montait, les jappements d'un chien.
- Ils vont être contents de te revoir, Maria, dit le père Chapdelaine. Tout le monde s'est ennuyé de toi.
CHAPITRE II
L'heure du souper était venue que Maria n'avait pas encore fini de répondre aux questions, de raconter, sans en omettre aucun, les incidents de son voyage, de donner les nouvelles de Saint-Prime et de Péribonka, et toutes les autres nouvelles qu'elle avait pu recueillir au cours du chemin.
Tit'Bé, assis sur une chaise, en face de sa soeur, fumait pipe sur pipe sans détourner les yeux d'elle une
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