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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

racine ancienne a retrouvé son adolescence.

Elle disait: «Nous sommes venus il y a trois cents ans, et nous sommes restés... Ceux qui nous ont menés
ici pourraient revenir parmi nous sans amertume et sans chagrin, car s'il est vrai que nous n'ayons guère

appris, assurément nous n'avons rien oublié.

«Nous avions apporté d'outre-mer nos prières et nos chansons: elles sont toujours les mêmes. Nous
avions apporté dans nos poitrines le coeur des hommes de notre pays, vaillant et vif, aussi prompt à la

pitié qu'au rire, le coeur le plus humain de tous les coeurs humains: il n'a pas changé. Nous avons marqué

un plan du continent nouveau, de Gaspé à Montréal, de Saint-Jean-d'Iberville à l'Ungava, en disant: ici

toutes les choses que nous avons apportées avec nous, notre culte, notre langue, nos vertus et jusqu'à nos

faiblesses deviennent des choses sacrées, intangibles et qui devront demeurer jusqu'à la fin.

«Autour de nous des étrangers sont venus, qu'il nous plaît d'appeler des barbares; ils ont pris presque tout
le pouvoir; ils ont acquis presque tout l'argent; mais au pays de Québec rien n'a changé. Rien ne

changera, parce que nous sommes un témoignage. De nous-mêmes et de nos destinées, nous n'avons

compris clairement que ce devoir-là: persister... nous maintenir... Et nous nous sommes maintenus,

peut-être afin que dans plusieurs siècles encore le monde se tourne vers nous et dise: Ces gens sont d'une

race qui ne sait pas mourir... Nous sommes un témoignage.

«C'est pourquoi il faut rester dans la province où nos pères sont restés, et vivre comme ils ont vécu, pour
obéir au commandement inexprimé qui s'est formé dans leurs coeurs, qui a passé dans les nôtres et que

nous devrons transmettre à notre tour à de nombreux enfants: Au pays de Québec rien ne doit mourir et

rien ne doit changer...»

L'immense nappe grise qui cachait le ciel s'était faite plus opaque et plus épaisse, et soudain la pluie
recommença à tomber approchant, encore un peu, l'époque bénie de la terre nue et des rivières délivrées.

Samuel Chapdelaine dormait toujours, le menton sur sa poitrine, comme un vieil homme que la fatigue

d'une longue vie dure aurait tout à coup accablé. Les flammes des deux chandelles fichées dans le

chandelier de métal et dans la coupe de verre vacillaient sous la brise tiède, de sorte que des ombres

dansaient sur le visage de la morte et que ses lèvres semblaient murmurer des prières ou chuchoter des

secrets.

Maria Chapdelaine sortit de son rêve et songea: «Alors je vais rester ici... de même!» car les voix avaient
parlé clairement et elle sentait qu'il fallait obéir. Le souvenir de ses autres devoirs ne vint qu'ensuite,

après qu'elle se fut résignée, avec un soupir. Alma-Rose était encore toute petite; sa mère était morte et il

fallait bien qu'il restât une femme à la maison. Mais en vérité c'étaient les voix qui lui avaient enseigné

son chemin.

La pluie crépitait sur les bardeaux du toit, et la nature heureuse de voir l'hiver fini envoyait par la fenêtre
ouverte de petites bouffées de brise tiède qui semblaient des soupirs d'aise. À travers les heures de la nuit

Maria resta immobile, les mains croisées dans son giron, patiente et sans amertume, mais songeant avec

un peu de regret pathétique aux merveilles lointaines qu'elle ne connaîtrait jamais et aussi aux souvenirs

tristes du pays où il lui était commandé de vivre; à la flamme chaude qui n'avait caressé son coeur que

pour s'éloigner sans retour, et aux grands bois emplis de neige d'où les garçons téméraires ne reviennent

pas.

CHAPITRE XVI

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