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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

qu'une fois, se réveillèrent dans sa mémoire: les mille noms que des paysans pieux venus de France ont
donnés aux lacs, aux rivières, aux villages de la contrée nouvelle qu'ils découvraient et peuplaient à

mesure... lac à l'Eau-Claire... la Famine... Saint-Coeur-de-Marie... Trois-Pistoles...

Sainte-Rose-du-Dégelé... Pointe-aux-Outardes... Saint-André-de-l'Épouvante...

Eutrope Gagnon avait un oncle qui demeurait à Saint-André-de-l'Épouvante; Racicot, de Honfleur,
parlait souvent de son fils, qui était chauffeur à bord d'un bateau du golfe, et chaque fois c'étaient encore

des noms nouveaux qui venaient s'ajouter aux anciens: les noms de villages de pêcheurs ou de petits

ports du Saint-Laurent, dispersés sur les rives entre lesquelles les navires d'autrefois étaient montés

bravement vers l'inconnu... Pointe-Mille-Vaches... Les Escoumins... Notre-Dame-du-Portage... les

Grandes-Bergeronnes... Gaspé...

Qu'il était plaisant d'entendre prononcer ces noms, lorsqu'on parlait de parents ou d'amis éloignés, ou
bien de longs voyages! Comme ils étaient familiers et fraternels, donnant chaque fois une sensation

chaude de parenté, faisant que chacun songeait en les répétant: «Dans tout ce pays-ci nous sommes chez

nous... chez nous!»

Vers l'Ouest, dès qu'on sortait de la province, vers le Sud, dès qu'on avait passé la frontière, ce n'était
plus partout que des noms anglais, qu'on apprenait à prononcer à la longue et qui finissaient par sembler

naturels sans doute; mais où retrouver la douceur joyeuse des noms français?

Les mots d'une langue étrangère sonnant sur toutes les lèvres, dans les rues, dans les magasins... De
petites filles se prenant par la main pour danser une ronde et entonnant une chanson que l'on ne

comprenait pas... Ici...

Maria regardait son père, qui dormait toujours, le menton sur sa poitrine comme un homme accablé qui
médite sur la mort, et tout de suite elle se souvint des cantiques et des chansons naïves qu'il apprenait aux

enfants presque chaque soir.

À la claire fontaine,
M'en allant promener...

Dans les villes des États, même si l'on apprenait aux enfants ces chansons-là, sûrement ils auraient vite
fait de les oublier!

Les nuages épars qui tout à l'heure défilaient d'un bout à l'autre du ciel baigné de lune s'étaient fondus en
une immense nappe grise, pourtant ténue, qui ne faisait que tamiser la lumière; le sol couvert de neige

mi-fondue était blafard, et entre ces deux étendues claires la lisière de la forêt s'allongeait comme le front

d'une armée.

Maria frissonna; l'attendrissement qui était venu baigner son coeur s'évanouit; elle se dit une fois de plus:
«Tout de même... c'est un pays dur, icitte. Pourquoi rester?»

Alors une troisième voix plus grande que les autres s'éleva dans le silence: la voix du pays de Québec,
qui était à moitié un chant de femme et à moitié un sermon de prêtre.

Elle vint comme un son de cloche, comme la clameur auguste des orgues dans les églises, comme une
complainte naïve et comme le cri perçant et prolongé par lequel les bûcherons s'appellent dans les bois.

Car en vérité tout ce qui fait l'âme de la province tenait dans cette voix: la solennité chère du vieux culte,

la douceur de la vieille langue jalousement gardée, la splendeur et la force barbare du pays neuf où une

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