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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

silence solennel régna de nouveau. Samuel Chapdelaine s'était endormi; mais ce sommeil au chevet de la
morte n'avait rien de grossier ni de sacrilège; le menton sur sa poitrine, les mains ouvertes sur ses

genoux, il semblait plongé dans un accablement triste, ou bien enfoncé dans une demi-mort volontaire où

il suivit d'un peu plus près la disparue.

Maria se demandait encore: pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir? Pourquoi? Et comme elle
ne trouvait pas de réponse voici que du silence de la nuit, à la longue, des voix s'élevèrent.

Elles n'avaient rien de miraculeux, ces voix; chacun de nous en entend de semblables lorsqu'il s'isole et
se recueille assez pour laisser loin derrière lui le tumulte mesquin de la vie journalière. Seulement elles

parlent plus haut et plus clair aux coeurs simples, au milieu des grands bois du Nord et des campagnes

désolées. Comme Maria songeait aux merveilles lointaines des cités, la première voix vint lui rappeler en

chuchotant les cent douceurs méconnues du pays qu'elle voulait fuir.

L'apparition quasi miraculeuse de la terre au printemps, après les longs mois d'hiver... La neige
redoutable se muant en ruisselets espiègles sur toutes les pentes; les racines surgissant, puis la mousse

encore gonflée d'eau, et bientôt le sol délivré sur lequel on marche avec des regards de délice et des

soupirs d'allégresse, comme en une exquise convalescence... Un peu plus tard les bourgeons se

montraient sur les bouleaux, les aunes et les trembles, le bois de charme se couvrait de fleurs roses, et

après le repos forcé de l'hiver le dur travail de la terre était presque une fête; peiner du matin au soir

semblait une permission bénie...

Le bétail enfin délivré de l'étable entrait en courant dans les clos et se gorgeait d'herbe neuve. Toutes les
créatures de l'année: les veaux, les jeunes volailles, les agnelets batifolaient au soleil et croissaient de jour

en jour tout comme le foin et l'orge. Le plus pauvre des fermiers s'arrêtait parfois au milieu de sa cour ou

de ses champs, les mains dans ses poches et savourait le grand contentement de savoir que la chaleur du

soleil, la pluie tiède, l'alchimie généreuse de la terre - toutes sortes de forces géantes - travaillaient en

esclaves soumises pour lui... pour lui.

Après cela, c'était l'été: l'éblouissement des midis ensoleillés, la montée de l'air brûlant qui faisait vaciller
l'horizon et la lisière du bois, les mouches tourbillonnant dans la lumière, et à trois cents pas de la maison

les rapides et la chute - écume blanche sur l'eau noire - dont la seule vue répandait une fraîcheur

délicieuse. Puis la moisson, le grain nourricier s'empilant dans les granges, l'automne, et bientôt l'hiver

qui revenait... Mais voici que miraculeusement l'hiver ne paraissait plus détestable ni terrible: il apportait

tout au moins l'intimité de la maison close et au dehors, avec la monotonie et le silence de la neige

amoncelée, la paix, une grande paix.

Dans les villes il y aurait les merveilles dont Lorenzo Surprenant avait parlé, et ces autres merveilles
qu'elle imaginait elle-même confusément: les larges rues illuminées, les magasins magnifiques, la vie

facile, presque sans labeur, emplie de petits plaisirs. Mais peut-être se lassait-on de ce vertige à la longue,

et les soirs où l'on ne désirait rien que le repos et la tranquillité, où retrouver la quiétude des champs et

des bois, la caresse de la première brise fraîche, venant du nord-ouest après le coucher du soleil, et la

paix infinie de la campagne s'endormant tout entière dans le silence?

«Ça doit être beau pourtant!» se dit-elle en songeant aux grandes cités américaines. Et une autre voix
s'éleva comme une réponse. Là-bas c'était l'étranger: des gens d'une autre race parlant d'autre chose dans

une autre langue, chantant d'autres chansons... Ici...

Tous les noms de son pays, ceux qu'elle entendait tous les jours, comme ceux qu'elle n'avait entendus

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