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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
chicane ni de malice.»
Après cela il se tut et sembla ruminer longuement son regret et son chagrin. Maria soupira et se passa les mains sur la figure, comme l'on fait quand on veut effacer ou oublier quelque chose; mais en vérité elle ne désirait rien oublier. Ce qu'elle venait d'entendre l'avait émue et troublée; elle avait l'intuition confuse que ce récit d'une vie dure, bravement vécue, avait pour elle un sens profond et opportun, et qu'il contenait une leçon, si seulement elle pouvait comprendre.
- Comme on connaît mal les gens! songea-t-elle.
Dès le seuil de la mort, sa mère semblait prendre un aspect auguste et singulier, et voici que les qualités familières, humbles, qui l'avaient fait aimer de son vivant, disparaissaient derrière d'autres vertus presque héroïques.
Vivre toute sa vie en des lieux désolés, lorsqu'on aurait aimé la compagnie des autres humains et la sécurité paisible des villages; peiner de l'aube à la nuit, dépensant toutes les forces de son corps en mille dures besognes et garder de l'aube à la nuit toute sa patience et une sérénité joyeuse; ne jamais voir autour de soi que la nature primitive, sauvage, le bois inhumain, et garder au milieu de tout cela l'ordre raisonnable, et la douceur, et la gaieté, qui sont les fruits de bien des siècles de vie sans rudesse, c'était une chose difficile et méritoire, assurément. Et quelle était la récompense? Quelques mots d'éloge, après la mort.
Est-ce que cela en valait la peine? La question ne se posait pas dans son esprit avec cette netteté; mais c'était bien à cela qu'elle songeait. Vivre ainsi, aussi durement, aussi bravement, et laisser tant de regret derrière soi, peu de femmes en étaient capables. Elle-même...
Le ciel baigné de lune était singulièrement lumineux et profond, et d'un bout à l'autre de ce ciel des nuages curieusement découpés, semblables à des décors, défilaient comme une procession solennelle. Le sol blanc n'évoquait aucune idée de froid ni de tristesse, car la brise était tiède et quelque vertu mystérieuse du printemps qui venait faisait de la neige un simple déguisement du paysage, nullement redoutable, et que l'on devinait condamné à bientôt disparaître.
Maria, assise près de la petite fenêtre, regarda quelque temps sans y penser le ciel, le sol blanc, la barre lointaine de la forêt, et tout à coup il lui sembla que cette question qu'elle s'était posée à elle-même venait de recevoir une réponse. Vivre ainsi, dans ce pays, comme sa mère avait vécu, et puis mourir et laisser derrière soi un homme chagriné et le souvenir des vertus essentielles de sa race, elle sentait qu'elle serait capable de cela. Elle s'en rendait compte sans aucune vanité et comme si la réponse était venue d'ailleurs. Oui, elle serait capable de cela; et une sorte d'étonnement lui vint, comme si c'était là une nouvelle révélation inattendue.
Elle pourrait vivre ainsi; seulement... elle n'avait pas dessein de le faire... Un peu plus tard, quand ce deuil serait fini, Lorenzo Surprenant reviendrait des États pour la troisième fois et l'emmènerait vers l'inconnu magique des villes loin des grands bois qu'elle détestait, loin du pays barbare où les hommes qui s'étaient écartés mouraient sans secours, où les femmes souffraient et agonisaient longuement tandis qu'on s'en allait chercher une aide inefficace au long des interminables chemins emplis de neige. Pourquoi rester là, et tant peiner, et tant souffrir lorsqu'on pouvait s'en aller vers le Sud et vivre heureux?
Le vent tiède qui annonçait le printemps vint battre la fenêtre, apportant quelques bruits confus: le murmure des arbres serrés dont les branches frémissent et se frôlent, le cri lointain d'un hibou. Puis le
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