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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
- Non... Non...
Il se redressa sur sa chaise et carra les épaules; mais comme ses yeux se fermaient malgré lui, il se leva bientôt.
- On va dire encore un chapelet, fit-il.
Ils allèrent s'agenouiller près du lit où reposait la morte et récitèrent un chapelet entier. Quand ils se relevèrent, ils entendirent la pluie qui fouettait la vitre et les bardeaux du toit. C'était la première pluie du printemps et elle annonçait la délivrance, l'hiver fini, la terre reparaissant bientôt, les rivières reprenant leur marche heureuse, le monde métamorphosé une fois de plus comme une belle créature qu'un coup de baguette miraculeuse délivre enfin d'un maléfice... Mais ils n'osaient s'en réjouir, dans cette maison où pesait la mort, et véritablement ils n'éprouvaient presque aucune joie, parce que leur chagrin était profond et sincère.
Ils ouvrirent la fenêtre et s'assirent de nouveau, prêtant l'oreille au crépitement des gouttes pesantes sur la toiture. Maria vit que son père avait détourné la tête et restait immobile, elle crut que son assoupissement habituel du soir s'emparait de lui une fois de plus; mais au moment où elle allait le réveiller d'un mot, ce fut lui qui soupira et se mit à parler.
- Éphrem Surprenant a dit la vérité, fit-il. Ta mère était une bonne femme, Maria, une femme dépareillée.
Maria fit «Oui» de la tête, serrant les lèvres.
- Courageuse et de bon conseil, elle l'a été tant qu'elle a vécu, mais c'est surtout dans les commencements, juste après notre mariage, et un peu plus tard, quand Esdras et toi vous étiez encore jeunets, qu'elle s'est montrée rare. La femme d'un petit habitant s'attend bien d'avoir de la misère; mais des femmes qui vont à la besogne aussi capablement et d'une si belle humeur comme elle a fait dans ce temps-là, il n'y en a pas beaucoup, Maria.
Maria murmura:
- Je sais, son père; je sais bien.
Et elle s'essuya les yeux, car son coeur se fondait.
- Quand nous avons pris notre première terre à Normandin, nous avions deux vaches et pas gros de pacage, car presque tout ce lot-là était encore en bois debout, et difficile à faire. Moi j'ai pris ma hache et puis je lui ai dit: «Je vas te faire de la terre, Laura!» Et du matin au soir c'était bûche, bûche, sans jamais revenir à la maison hormis que pour le dîner; et tout ce temps-là elle faisait le ménage et l'ordinaire, elle soignait les animaux, elle mettait les clôtures en ordre, elle nettoyait l'étable, peinant sans arrêter, et trois ou quatre fois dans la journée elle sortait devant la porte et restait un moment à me regarder, là-bas à la lisière du bois, où je fessais de toutes mes forces sur les épinettes et les bouleaux pour lui faire de la terre.
«Et puis voilà qu'en juillet le puits a tari: les vaches n'avaient plus d'eau à leur soif et elles ont quasiment arrêté de donner du lait. Alors pendant que j'étais dans le bois, la mère s'est mise à voyager à la rivière avec une chaudière dans chaque main, remontant l'écarre huit et dix fois de suite avec ses chaudières pleines, les pieds dans le sable coulant, jusqu'à ce qu'elle ait eu fini de remplir un quart, et quand le quart était plein, elle le chargeait sur une brouette et s'en allait le vider dans la grande cuve dans le clos des vaches, à plus de trois cents verges de la maison, au pied du cran. C'était pas un ouvrage de femme, ça, et
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