bibliotheq.net - littérature française
 

Louis Hémon - Maria Chapdelaine

Tit-Sèbe hocha la tête.

- C'est correct: vous ferez aussi bien d'atteler; le jour va venir. De même M. le curé sera icitte pour midi.

- Oui, je vas atteler, répéta le père Chapdelaine.

Mais au moment de partir il semblait se rendre compte tout à coup qu'il se préparait à remplir une
mission lugubre et solennelle en allant chercher le Saint-Sacrement, qui annonce la mort, et il hésitait un

peu, comme au seuil d'une étape irrémédiable.

- Je vas atteler.

Il se balança d'un pied sur l'autre, jeta un dernier regard sur la malade, et sortit enfin.

Le jour vint, et bientôt après le vent se leva et commença à mugir autour de la maison.

- Voilà le norouâ qui prend: il va y avoir une tempête, dit Tit'Sèbe.

Maria tourna les yeux vers la fenêtre et soupira.

- Et justement il a neigé il y a deux jours: ça va poudrer, certain! Les chemins étaient déjà méchants; son
père et M. le curé vont avoir de la misère.

Le remmancheur secoua la tête.

- Ils auront peut-être un peu de misère en route; mais ils arriveront pareil. Un prêtre qui apporte le
Saint-Sacrement, c'est fort!

Ses yeux doux étaient remplis d'une foi sans borne.

- C'est fort un prêtre qui apporte le Saint-Sacrement, répéta-t-il. Voilà trois ans passés, on m'avait appelé
pour soigner un malade en bas de la rivière Mistassini; j'ai vu de suite que je ne pouvais pas le guérir,

alors j'ai dit qu'on aille quérir un prêtre. C'était la nuit et il n'y avait pas d'hommes dans la maison, vu que

c'était le père qui était malade de même, et que les garçons étaient tous petits. Alors j'y ai été moi-même.

Il fallait traverser la rivière pour revenir; la glace venait de descendre - c'était au printemps - et il n'y

avait quasiment pas un seul bateau à l'eau encore. Nous avons trouvé une grosse chaloupe qui était restée

dans le sable tout l'hiver, et quand nous avons essayé de la mettre à l'eau elle était si enfoncée dans le

sable, et si pesante, qu'à quatre hommes nous n'avons seulement pas pu la faire grouiller. Il y avait là

Simon Martel, le grand Lalancette, de Saint-Méthode, un autre que je ne me rappelle plus et moi, et à

nous quatre, halant et poussant à nous briser le coeur en pensant à ce pauvre homme qui était en train de

mourir comme un païen de l'autre bord de l'eau, nous n'avons seulement pas pu grouiller cette

chaloupe-là d'un quart de pouce. Eh bien, M. le curé est venu; il a mis sa main sur le bordage... rien que

mis sa main sur le bordage, de même... «Poussez encore un coup» qu'il a dit; et la chaloupe est partie

quasiment seule et s'en est allée vers l'eau comme une créature en vie. Cet homme qui était malade a reçu

le bon Dieu comme il faut et il est mort en monsieur, juste comme le jour venait. Oui, c'est fort, un

prêtre!

Maria soupira encore; mais son coeur avait trouvé dans la certitude et dans l'attente de la mort une sorte
de sérénité triste. La maladie obscure, l'inquiétude de ce qui pouvait venir, c'étaient des choses qu'on

combattait à l'aveuglette, sans trop les comprendre, des choses vagues et terrifiantes comme des

fantômes. Mais devant la mort inévitable et prochaine, ce qui restait à faire était simple et prévu depuis

< page précédente | 73 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.