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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

Après un nouveau silence, il avoua simplement:

- Je n'y peux rien... C'est une maladie dans le dedans du corps, que je ne connais pas. Si ç'avait été un
accident, des os brisés, je l'aurais guérie. Je n'aurais rien eu qu'à sentir ses os avec mes mains, et puis le

bon Dieu m'aurait inspiré quoi faire, et je l'aurais guérie. Mais ça c'est un mal que je ne connais pas. Je

pourrais bien lui poser des mouches noires sur le dos, et peut-être ça lui tirerait le sang et que ça la

soulagerait pour un temps. Ou bien je pourrais lui donner une boisson faite avec des rognons de castor;

c'est bon pour les maladies de même, c'est connu. Mais je ne pense pas que ça la guérirait, ni la boisson

ni les mouches noires.

Il parlait avec tant d'honnêteté, et si simplement, qu'il faisait sentir à tous ce que c'était que la maladie
d'un corps humain: un phénomène mystérieux et terrible qui se passe derrière des portes closes et que les

autres humains ne peuvent combattre que gauchement en tâtonnant, se fiant à des signes incertains.

- Si le bon Dieu le veut, elle va mourir.

Maria se mit à pleurer doucement; le père Chapdelaine resta immobile et muet, la bouche ouverte, ne
comprenant pas encore, et le remmancheur, ayant prononcé son verdict, baissa la tête et regarda

longuement la malade de ses yeux compatissants. Ses mains brunes de paysan, inutiles, reposaient sur ses

genoux; voûté, un peu penché en avant, doux et triste, il semblait poursuivre avec son Dieu un dialogue

muet disant:

- Vous m'avez donné le don de guérir les os brisés, et j'ai guéri; mais vous ne m'avez pas donné le don de
guérir les maux comme ceux-ci: alors je suis obligé de laisser cette pauvre femme mourir.

Pour la première fois les marques profondes que la maladie avait creusées sur le visage de la mère
Chapdelaine parurent à son mari et à ses enfants être autre chose que des signes passagers de douleur:

l'empreinte définitive de la dissolution qui venait. Les soupirs profonds, et en vérité pareils à des râles,

qui sortaient de son gosier, devinrent non plus une expression consciente de souffrance, mais la dernière

protestation instinctive d'un organisme que déchirait l'approche de la mort. Et une peur nouvelle leur vint

à tous, presque plus forte que leur peur de la perdre.

- Vous ne pensez pas qu'elle va mourir avant que M. le curé ne revienne? demanda Maria.

Tit'Sèbe eut un geste d'ignorance.

- Je ne peux pas dire... Si votre cheval n'est pas trop fatigué, vous feriez bien d'aller le chercher dès qu'il
fera jour.

Les regards se tournèrent vers la fenêtre, qui n'était encore qu'une plaque noire, et de là revinrent vers la
malade. Une femme forte et courageuse, qui avait toute sa santé et toute sa connaissance cinq jours plus

tôt. Sûrement elle n'allait pas mourir aussi vite que cela... Mais, maintenant qu'ils savaient l'issue triste et

inévitable, chaque coup d'oeil révélait un changement subtil, quelque signe nouveau qui faisait de cette

femme couchée, aveuglée et gémissante, une créature toute différente de leur femme et de leur mère

quels avaient connue si longtemps.

Une demi-heure passa: le père Chapdelaine se leva brusquement, après un nouveau regard vers la fenêtre.

- Je vas atteler, dit-il.

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