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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

tranquille, et il l'aimait; mais Lorenzo Surprenant l'aimait aussi; il était également sobre, travailleur; il
était en somme resté Canadien, tout pareil aux gens parmi lesquels elle vivait; il allait à l'église... Et il lui

apportait comme un présent magnifique un monde éblouissant, la magie des villes; il la délivrerait de

l'accablement de la campagne glacée et des bois sombres...

Elle ne pouvait se résoudre encore à se dire: «Je vais épouser Lorenzo Surprenant.» Mais en vérité son
choix était fait. Le norouâ meurtrier qui avait enseveli François Paradis sous la neige, au pied de quelque

cyprès mélancolique, avait fait sentir à Maria du même coup toute la tristesse et la dureté du pays qu'elle

habitait et lui avait inspiré la haine des hivers du Nord, du froid, du sol blanc, de la solitude, des grandes

forêts inhumaines où tous les arbres ont l'aspect des arbres de cimetière. L'amour - le vrai amour - avait

passé près d'elle... Une grande flamme chaude et claire qui s'était éloignée pour ne plus revenir. Il lui

était resté une nostalgie et, maintenant, elle se prenait à désirer une compensation et comme un remède,

l'éblouissement d'une vie lointaine dans la clarté pâle des cités.

CHAPITRE XIV

Un soir d'avril la mère Chapdelaine refusa de se mettre à table avec les autres à l'heure du souper.

- J'ai mal dans le corps et je n'ai pas faim, dit-elle. Je pense que je me suis forcée en levant la poche de
fleur aujourd'hui pour faire le pain; maintenant je sens quelque chose dans le dos qui me tire... et je n'ai

pas faim.

Personne ne répondit rien. Les gens qui vivent d'une vie facile sont prompts à s'inquiéter dès que chez
l'un d'entre eux le mécanisme humain se dérange; mais ceux qui vivent sur la terre en sont venus à

trouver presque naturel que parfois leur dur métier les surmène et que quelque fibre de leur corps se

rompe. Pendant que le père et les enfants mangeaient, la mère Chapdelaine resta immobile sur sa chaise,

près du poêle. Elle haletait un peu et sa figure grasse s'altérait.

- Je vas me coucher, dit-elle bientôt. Une bonne nuit et demain matin je serai correcte, certain! Tu
guetteras la cuite, Maria.

Le lendemain, en effet, elle se leva à son heure ordinaire; mais quand elle eut préparé la pâte pour les
crêpes, la peine la terrassa et elle dut s'allonger de nouveau. Près du lit elle s'arrêta un instant, se tenant

les reins des deux mains et s'assura que la besogne du jour serait faite.

- Tu donneras à manger aux hommes, Maria. Et ton père t'aidera à tirer les vaches si tu veux. Je ne suis
bonne à rien ce matin.

- C'est bon, sa mère; c'est bon, répondit Maria. Reposez-vous tranquillement; nous n'aurons pas de
misère.

Pendant deux jours elle resta couchée, surveillant de son lit toute la vie domestique, donnant des conseils.

- Tourmente-toi point, lui répétait son mari sans cesse. Il n'y a quasiment rien à faire dans la maison à
part de l'ordinaire, et pour ça Maria est bien capable, et pour le reste aussi, batêche! Elle n'est plus une

petite fille à cette heure: elle est aussi capable comme toi. Reste sans bouger, ben à l'aise, au lieu de

bardasser tout le temps entre les couvertes et d'empirer ton mal.

Le troisième jour elle cessa de penser aux soins du ménage et commença à se lamenter.

- Oh! mon Dou! gémissait-elle. J'ai mal dans tout le corps et la tête me brûle. Je vas mourir!

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