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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

cruelle qu'il faudrait desserrer peu à peu, année par année, gagnant quelques arpents chaque fois, au
printemps et à l'automne, année par année, à travers toute une longue vie terne et dure.

Non, elle ne voulait pas vivre comme cela.

- Je sais bien qu'il faudrait travailler fort pour commencer, continuait Eutrope, mais vous êtes vaillante,
Maria, et accoutumée à l'ouvrage, et moi aussi. J'ai toujours travaillé fort; personne n'a pu dire jamais que

j'étais lâche, et si vous vouliez bien me marier ça serait mon plaisir de peiner comme un boeuf toute la

journée pour vous faire une belle terre et que nous soyons à l'aise avant d'être vieux. Je ne prends pas de

boisson, Maria, et le vous aimerais bien...

Sa voix trembla et il étendit la main vers le loquet à son tour, peut-être pour prendre sa main à elle,
peut-être pour l'empêcher d'ouvrir la porte et de rentrer avant d'avoir donné sa réponse.

- L'amitié que j'ai pour vous... ça ne peut pas se dire...

Elle ne répondait toujours rien. Pour la deuxième fois un jeune homme lui parlait d'amour et mettait dans
ses mains tout ce qu'il avait à donner, et pour la deuxième fois elle écoutait et restait muette,

embarrassée, ne se sauvant de la gaucherie que par l'immobilité et le silence. Les jeunes filles des villes

l'eussent trouvée niaise; mais elle n'était que simple et sincère, et proche de la nature, qui ignore les mots.

En d'autres temps, avant que le monde fût devenu compliqué comme à présent, sans doute de jeunes

hommes, mi-violents et mi-timides, s'approchaient-ils d'une fille aux hanches larges et à la poitrine forte

pour offrir et demander, et toutes les fois que la nature n'avait pas encore parlé impérieusement en elle,

sans doute elle les écoutait en silence, prêtant l'oreille moins à leurs discours qu'à une voix intérieure et

préparant le geste d'éloignement qui la défendait contre toute requête trop ardente, en attendant... Les

trois amoureux de Maria Chapdelaine n'avaient pas été attirés par des paroles habiles ou gracieuses, mais

par la beauté de son corps et parce qu'ils pressentaient de son coeur limpide et honnête; quand ils lui

parlaient d'amour elle restait semblable à elle-même, patiente, calme, muette tant qu'elle ne voyait rien

qu'il leur fallût dire, et ils ne l'en aimaient que davantage.

- Ce garçon des États est venu vous faire de beaux discours, mais il ne faut pas vous laisser prendre...

Il devina son geste ébauché de protestation et se fit plus humble.

- Oh! vous êtes bien libre, comme de raison; et je n'ai rien à dire contre lui. Mais vous seriez mieux de
rester icitte, Maria, parmi des gens comme vous.

À travers la neige qui tombait, Maria regardait l'unique construction de planches, mi-étable et mi-grange,
que son père et ses frères avaient élevée cinq ans plus tôt, et elle lui trouvait un aspect à la fois répugnant

et misérable, maintenant qu'elle avait commencé à se figurer les édifices merveilleux des cités.

L'intérieur chaud et fétide, le sol couvert de fumier et de paille souillée, la pompe dans un coin, dure à

manoeuvrer et qui grinçait si fort, l'extérieur désolé, tourmenté par le vent froid, souffleté par la neige

incessante, c'était le symbole de ce qui l'attendait si elle épousait un garçon comme Eutrope Gagnon, une

vie de labeur grossier dans un pays triste et sauvage.

Elle secoua la tête.

- Je ne peux rien vous dire Eutrope, ni oui ni non; pas maintenant... Je n'ai rien promis à personne. Il faut
attendre.

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