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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
nouveau, une glorieuse métempsycose dont elle avait la nostalgie d'avance. Mais surtout elle avait un grand désir de s'en aller.
Le vent soufflait de l'est et chassait devant lui une armée de nuages tristes chargés de neige. Ils défilaient comme une menace au-dessus du sol blanc et des bois sombres; le sol semblait attendre une autre couche à son linceul, et les sapins, les épinettes, les cyprès, serrés les uns contre les autres, n'oscillaient pas, figés dans cet aspect de grande résignation qu'ont les arbres aux troncs droits. Les souches émergeaient de la neige comme des épaves. Rien dans le paysage ne parlait d'un printemps possible ni d'une saison future de chaleur et de fécondité; c'était plutôt un pan de quelque planète déshéritée où ne régnait jamais que la froide mort.
Ce froid, cette neige, cette campagne endormie, l'austérité des arbres sombres, Maria Chapdelaine avait connu cela toute sa vie; et maintenant pour la première fois elle y songeait avec haine et avec crainte. Quels paradis ce devaient être ces contrées du sud où l'hiver était fini en mars et où dès avril les feuilles se montraient? Au plus fort de l'hiver l'on pouvait marcher sur les chemins sans raquettes, sans fourrures, loin des bois sauvages. Et dans les villes, les rues...
Des questions tremblèrent sur ses lèvres. Elle eût voulu savoir s'il y avait de hautes maisons et des magasins des deux côtés de ces rues, sans interruption, comme on le lui avait dit, si les chars électriques marchaient toute l'année; si la vie était bien chère... Et des réponses à toutes ces questions n'eussent satisfait qu'une petite partie de sa curiosité émue et laissé subsister presque tout le vague merveilleux du grand mirage.
Elle demeura silencieuse, pourtant, craignant de rien dire qui ressemblât à un commencement de promesse. Lorenzo la regarda longuement tout en marchant à côté d'elle sur la neige, et il ne devina rien de ce qui se passait dans son coeur.
- Vous ne voulez pas, Maria? Vous n'avez pas d'amitié pour moi, ou bien c'est-il que vous ne pouvez pas vous décider encore?
Comme elle ne répondait toujours pas, il s'accrocha à cette dernière supposition par peur d'un refus définitif.
- Vous n'avez pas besoin de dire oui de suite, bien sûr! Il n'y a guère longtemps que vous me connaissez... Seulement pensez à ce que je vous ai dit. Je reviendrai, Maria. C'est un grand voyage, et qui coûte cher; mais je reviendrai. Et si vous pensez assez, vous verrez qu'il n'y a pas un garçon dans le pays avec qui vous pourriez faire un règne comme vous ferez avec moi, parce que si vous me mariez nous vivrons comme du monde, au lieu de nous tuer à soigner des animaux et à gratter la terre dans des places désolées...
Ils rentrèrent. Lorenzo causa quelque temps du voyage qui l'attendait, des États où il allait trouver le printemps déjà venu, du travail abondant et bien payé dont témoignaient ses vêtements élégants et sa lionne mine. Puis il partit, et Maria, qui avait laborieusement détourné les yeux devant les siens, s'assit près de la fenêtre et regarda la nuit et la neige descendre ensemble, en songeant à son grand ennui.
CHAPITRE XIII
Personne ne posa de questions à Maria, ni ce soir-là ni les soirs suivants; mais quelque membre de la famille dut parler à Eutrope Gagnon de la visite de Lorenzo Surprenant et de ses intentions évidentes, car le dimanche d'après Eutrope vint à son tour, après le repas de midi, et Maria entendit un deuxième aveu
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