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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
vivre sur la terre. Mais quand bien même on pourrait... Quand bien même on pourrait... Vous auriez d'autres maîtres: l'été qui commence trop tard et qui finit trop tôt, l'hiver qui mange sept mois de l'année sans profit, la sécheresse et la pluie qui viennent toujours mal à point...
«Dans les villes on se moque de ces choses-là; mais ici vous n'avez pas de défense contre elles et elles vous font du mal; sans compter le grand froid, les mauvais chemins, et de vivre seuls, loin de tout, sans plaisirs. C'est de la misère, de la misère, de la misère du commencement à la fin. On dit souvent qu'il n'y a pour réussir sur la terre que ceux qui sont nés et qui ont été élevés sur la terre; comme de raison... les autres, ceux qui ont habité les villes, pas de danger qu'ils soient assez simples pour se contenter d'une vie de même!»
Il parlait avec chaleur, et d'abondance, en citadin qui cause chaque jour avec ses semblables, lit les journaux, entend les orateurs de carrefour. Ceux qui l'écoutaient, étant d'une race sensible à la parole, se sentaient entraînés par ses critiques et ses plaintes, et la dureté réelle de leur vie leur apparaissait d'une façon nouvelle et saisissante qui les surprenait eux-mêmes.
La mère Chapdelaine pourtant secouait la tête.
- Ne dites pas ça; il n'y a pas de plus belle vie que celle d'un habitant qui a une bonne terre.
- Pas dans ce pays-ci, madame Chapdelaine. Vous êtes trop loin vers le nord; l'été est trop court; le grain n'a pas eu le temps de pousser que déjà les froids arrivent. Quand je remonte par icitte à chaque voyage, venant des États, et que je vois les petites maisons de planches perdues dans le pays, si loin les unes des autres et qui ont l'air d'avoir peur, et le bois qui commence et qui vous cerne de tous côtés... Batêche, je me sens tout découragé pour vous autres, moi qui n'y habite plus, et j'en suis à me demander comment ça se fait que tous les gens d'icitte ne sont pas partis voilà longtemps pour s'en aller dans les places moins dures, où on trouve tout ce qu'il faut pour faire une belle vie, et où on peut sortir l'hiver et aller se promener sans avoir peur de mourir...
Sans avoir peur de mourir... Maria frissonna tout à coup et songea aux secrets sinistres que cache la forêt verte et blanche. C'est vrai ce que disait là Lorenzo Surprenant; c'était un pays sans pitié et sans douceur. Toute l'inimitié menaçante du dehors, le froid, la neige profonde, la solitude semblèrent entrer soudain dans la maison et s'asseoir autour du poêle comme un essaim de mauvaises fées, avec des ricanements prophétiques de malchance ou des silences plus terribles encore.
«Te souviens-tu des beaux garçons aimés que nous avons tués et cachés dans le bois, ma soeur? Leurs âmes ont pu nous échapper; mais leurs corps, leurs corps, leurs corps... personne ne nous les reprendra jamais...»
Le bruit du vent aux angles de la maison ressemble à un rire lugubre, et il semble à Maria que tous ceux qui sont réunis là entre les murs de planches courbent l'échine et parlent bas comme des gens dont la vie est menacée et qui craignent.
Sur tout le reste de la veillée un peu de tristesse pesa, tout au moins pour elle. Racicot racontait des histoires de chasse, des histoires d'ours pris au piège, qui se démenaient et grondaient si férocement à la vue du trappeur, que celui-ci tremblait et perdait le courage, et puis qui s'abandonnaient tout à coup quand ils voyaient les chasseurs revenir en nombre et les fusils meurtriers braqués sur eux; qui s'abandonnaient, se cachaient la tête entre leurs pattes et se lamentaient avec des cris et des gémissements presque humains, déchirants et pitoyables.
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