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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

me dire qu'il ne doit rien y avoir de plus plaisant que d'être tranquillement assis dans un office toute la
journée, la plume à l'oreille, à l'abri du froid et du gros soleil.

- Chacun a son idée, décréta Lorenzo Surprenant, impartial.

- Et ton idée à toi, ça n'était point de rester à Honfleur à suer sur les chousses, fit Racicot avec un gros
rire.

- C'est vrai, et je ne m'en cache pas: ça ne m'aurait pas adonné. Ces hommes icitte ont acheté ma terre.
C'est une bonne terre, personne ne peut rien dire à l'encontre; ils avaient dessein d'en acheter une et je

leur ai vendu la mienne. Mais pour moi, je me trouve bien où je suis et je n'aurais pas voulu revenir.

La mère Chapdelaine secoua la tête.

- Il n'y a pas de plus belle vie que la vie d'un habitant qui a de la santé et point de dettes, dit-elle. On est
libre; on n'a point de boss; on a ses animaux; quand on travaille, c'est du profit pour soi... Ah!

c'est beau!

- Je les entends tous dire ça, répliqua Lorenzo. On est libre; on est son maître. Et vous avez l'air de
prendre en pitié ceux qui travaillent dans les manufactures, parce qu'ils ont un boss à qui il faut

obéir. Libre... sur la terre... allons donc!

Il s'animait à mesure et parlait d'un air de défi.

- Il n'y a pas d'homme dans le monde qui soit moins libre qu'un habitant... Quand vous parlez d'hommes
qui ont bien réussi, qui sont bien gréés de tout ce qu'il faut sur une terre et qui ont plus de chance que les

autres, vous dites: «Ah! ils font une belle vie; ils sont à l'aise; ils ont de beaux animaux.»

«Ça n'est pas ça qu'il faudrait dire. La vérité, cest que ce sont leurs animaux qui les ont. Il n'y a pas de
boss
dans le monde qui soit aussi stupide qu'un animal favori. Quasiment tous les jours ils vous
causent de la peine ou ils vous font du mal. C'est un cheval apeuré de rien qui s'écarte ou qui envoie les

pieds; c'est une vache pourtant douce, tourmentée par les mouches, qui se met à marcher pendant qu'on la

tire et qui vous écrase deux orteils. Et même quand ils ne vous blessent pas par aventure, il s'en trouve

toujours pour gâter votre vie et vous donner du tourment...

«Je sais ce que c'est: j'ai été élevé sur une terre; et vous, vous êtes quasiment tous habitants et vous le
savez aussi. On a travaillé fort tout l'avant-midi; on rentre à la maison pour dîner et prendre un peu de

repos. Et puis avant qu'on soit assis à table, voilà un enfant qui crie: «Les vaches ont sauté la clôture»; ou

bien: «Les moutons sont dans le grain.» Et tout le monde se lève et part à courir, en pensant à l'avoine ou

à l'orge qu'on a eu tant de mal à faire pousser et que ces pauvres fous d'animaux gaspillent. Les hommes

galopent, brandissent des bâtons, s'essoufflent; les femmes sortent dans la cour et crient. Et puis quand on

a réussi à remettre les vaches ou les moutons au clos et à relever les clôtures de pieux, et qu'on rentre,

bien resté, on trouve la soupe aux pois refroidie et pleine de mouches, le lard sous la table, grugé par les

chiens et les chats, et l'on mange n'importe quoi, en hâte, avec la peur du nouveau tour que les pauvres

brutes sont peut-être à préparer encore.

«Vous êtes les serviteurs de vos animaux: voilà ce que vous êtes. Vous les soignez, vous les nettoyez;
vous ramassez leur fumier comme les pauvres ramassent les miettes des riches. Et c'est vous qui les faites

vivre à force de travail, parce que la terre est avare et l'été trop court. C'est comme cela et il n'y a pas

moyen que cela change, puisque vous ne pouvez pas vous passer d'eux; sans animaux on ne peut pas

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