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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

devenu inutile. Enfin, puisque le prêtre l'avait dit...

Le chemin louvoyait entre les arbres sombres fichés dans la neige; des écureuils, effrayés par le passage
rapide du traîneau et le bruit des grelots tintant, gagnaient en quelques bonds le tronc des épinettes et

grimpaient en s'agriffant à l'écorce. Un froid vif descendait du ciel gris sur la terre blanche et le vent

brûlait la peau, car c'était février, ce qui, au pays de Québec, veut dire deux pleins mois d'hiver encore.

Tandis que le cheval Charles-Eugène trottait sur le chemin durci, ramenant les deux voyageurs vers leur
maison solitaire, Maria, se rappelant les commandements du curé de Saint-Henri, chassa de son coeur

tout regret avoué, et tout chagrin, aussi complètement que cela était en son pouvoir et avec autant de

simplicité qu'elle en eût mis à repousser la tentation d'une soirée de danse, d'une fête impie ou de quelque

autre action apparemment malhonnête et défendue.

Ils arrivèrent chez eux comme la nuit tombait. Le soir n'avait été qu'un lent évanouissement de la
lumière; car depuis le matin le ciel était demeuré gris et le soleil invisible. De la tristesse pesait sur le sol

livide; les sapins et les cyprès n'avaient pas l'air d'arbres vivants, et les bouleaux dénudés semblaient

douter du printemps. Maria sortit du traîneau en frissonnant et n accorda qu'une attention distraite aux

Happements de Chien, à ses gambades, aux cris des enfants qui l'appelaient du seuil. Le monde lui

paraissait curieusement vide, tout au moins pour un soir. Il ne lui restait plus d'amour et on lui défendait

le regret. Elle entra dans la maison très vite sans regarder autour d'elle, éprouvant un sentiment nouveau

fait d'un peu de crainte et d'un peu de haine pour la campagne déserte, le bois sombre, le froid, la neige,

toutes ces choses parmi lesquelles elle avait toujours vécu et qui l'avaient blessée.

CHAPITRE XII

Comme mars venait, Tit'Bé rapporta un jour de Honfleur la nouvelle qu'il y aurait le soir, chez Éphrem
Surprenant, une grande veillée à laquelle ils étaient tous priés.

Il fallait que quelqu'un restât pour garder la maison, et comme la mère Chapdelaine émit le désir de faire
le voyage pour se distraire un peu, après ces longs mois de réclusion, ce fut Tit'Bé qui resta. Honfleur, le

village le plus proche de leur maison, était à huit milles de distance; mais quétaient huit milles à faire en

traîneau sur la neige à travers les bois comparés au plaisir d'entendre des chansons et des histoires, et de

causer avec d'autres gens venus de loin.

Il y avait nombreuse compagnie chez Éphrem Surprenant: plusieurs habitants du village d'abord, puis les
trois Français qui avaient acheté la terre de son neveu Lorenzo, et enfin, à la grande surprise des

Chapdelaine, Lorenzo lui-même, revenu encore une fois des États-Unis pour quelque affaire se

rapportant à cette vente et à la succession de son père. Il accueillit Maria avec un empressement marqué

et s'assit auprès d'elle.

Les hommes allumèrent leurs pipes; l'on causa du temps, de l'état des chemins, des nouvelles du comté;
mais la conversation languissait et chacun semblait attendre. Les regards se tournaient instinctivement

vers Lorenzo et les trois Français comme si de leur présence simultanée dussent naturellement jaillir des

récits merveilleux, des descriptions de contrées lointaines aux moeurs étranges. Les Français, arrivés

dans le pays depuis quelques mois seulement, devaient ressentir une curiosité du même ordre, car ils

écoutaient et ne parlaient guère.

Samuel Chapdelaine, qui les rencontrait pour la première fois, se crut autorisé à leur faire subir un
interrogatoire, selon la candide coutume canadienne.

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