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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

quelques champs apparurent; des maisons s'espacèrent au bord du chemin; la lisière sombre s'éloigna peu
à peu et bientôt le traîneau fut en plein village, précédé et suivi d'autres traîneaux qui s'en allaient aussi

vers l'église.

Depuis le commencement de la nouvelle année, Maria était déjà venue trois fois entendre la messe à
Saint-Henri-de-Taillon, que les gens du pays persistent à appeler la Pipe, comme aux jours héroïques des

premiers colons. C'était pour elle, en même temps qu'un exercice de piété, presque la seule distraction

possible, et son père s'était efforcé de la lui donner fréquemment, pensant que le spectacle rare du culte et

la rencontre des quelques connaissances quils avaient au village aideraient à secouer la tristesse.

Cette fois, quand la messe fut terminée, au lieu de visiter les maisons amies ils allèrent au presbytère.
Celui-ci était déjà rempli de paroissiens venus de fermes éloignées, car le prêtre n'est pas seulement le

directeur de conscience de ses ouailles, mais aussi leur conseiller en toutes matières, l'arbitre de leurs

querelles, et en vérité la seule personne différente d'eux-mêmes à laquelle ils puissent avoir recours dans

le doute.

Le curé de Saint-Henri satisfit tous ses consultants, certains en quelques mots rapides, au milieu de la
conversation générale à laquelle lui-même prenait part jovialement; d'autres plus longuement, dans le

secret de la pièce voisine. Quand le tour des Chapdelaine fut venu il regarda l'horloge.

- On va dîner d'abord, eh? fit-il, bonhomme. Vous avez dû prendre de l'appétit sur le chemin, et moi, de
dire la messe, ça me donne faim sans bon sens.

Il rit de toutes ses forces, amusé plus que personne de sa plaisanterie, et précéda ses hôtes dans la salle à
manger. Un autre prêtre était là, venu d'une paroisse voisine et deux ou trois paysans; le repas ne fut

qu'une longue discussion agricole coupée d'histoires comiques et de commérages sans malice; de temps

en temps un des paysans se souvenait du lieu et émettait quelque réflexion pieuse que les prêtres

accueillaient avec des hochements de tête brefs et des «Oui! oui!» un peu distraits.

Enfin le dîner prit fin; quelques-uns des invités partirent sitôt les pipes allumées. Le curé surprit un
regard du père Chapdelaine et sembla se rappeler quelque chose; il se leva en faisant signe à Maria.

- Viens un peu par icitte, toué, fit-il.

Il la précéda dans la pièce voisine, qui lui servait à la fois de salle de réception et de bureau.

Il y avait un petit harmonium contre le mur; de l'autre côté, une table qui portait des revues agricoles, un
Code, quelques livres reliés en cuir noir; aux murs le portrait du pape Pie X, une gravure représentant la

Sainte Famille, une planche en couleurs où voisinaient les traîneaux et les moulins à battre d'un fabricant

de Québec, et plusieurs affiches officielles contenant des recommandations sur les incendies de forêts ou

les épidémies de bétail.

- Alors il paraît que tu te tourmentes sans bon sens, de même? dit-il assez doucement en se retournant
vers Maria.

Elle le regarda avec humilité, peu éloignée de croire qu'en son pouvoir surnaturel de prêtre il avait deviné
son chagrin sans que nul ne l'en eût averti. Lui courbait un peu sa taille démesurée et penchait vers elle sa

figure maigre de paysan; car sous sa soutane il avait tout d'un homme de la terre: le masque jaune et

décharné, les yeux méfiants, les larges épaules osseuses. Même ses mains, dispensatrices de pardons

miraculeux, étaient des mains de laboureur, aux veines gonflées sous la peau brune. Mais Maria ne

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