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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

l'Ave qui montent à ses lèvres: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

Aviez-vous douté d'elle, mère du Galiléen? Parce qu'elle vous avait huit jours auparavant suppliée par
mille fois et que vous n'aviez répondu à sa prière qu'en vous figeant dans une immobilité vraiment divine

pendant que s'accomplissait le destin, pensiez-vous qu'elle allait, elle, douter ou de votre pouvoir ou de

votre bonté? C'eût été mal la connaître. Comme elle vous avait demandé votre protection pour un

homme, voici qu'elle vous demande votre pardon pour une âme, avec les mêmes mots, la même humilité,

la même foi sans limites.

«Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.»

Seulement elle se serre contre le grand poêle de fonte, et bien que la chaleur du feu la pénètre elle
continue à frissonner en pensant au pays glacé qui l'entoure, au bois profond, à François Paradis qu'elle

lie peut encore imaginer insensible, et qui doit avoir si froid dans son lit de neige...

CHAPITRE XI

Un soir de février le père Chapdelaine dit:

- Les chemins sont beaux. Si tu veux, Maria, nous irons à la Pipe, dimanche, pour la messe.

- C'est correct, son père.

Mais elle avait répondu cela d'un ton lassé, presque indifférent, et ses parents échangèrent un regard furtif
par-dessus sa tête.

Les paysans ne meurent point des chagrins d'amour ni n'en restent marqués tragiquement toute la vie. Ils
sont trop près de la nature et perçoivent trop clairement la hiérarchie essentielle des choses qui comptent.

C'est pour cela peut-être qu'ils évitent le plus souvent les grands mots pathétiques, quels disent volontiers

«amitié» pour «amour», «ennui» pour «douleur», afin de conserver aux peines et aux joies du coeur leur

taille relative dans l'existence à côté de ces autres soucis d'une plus sincère importance qui concernent le

travail journalier, la moisson, l'aisance future.

Maria n'avait pas songé un moment que sa vie fût finie, ou que le monde dût être pour elle un douloureux
désert, parce que François Paradis ne pourrait pas revenir au printemps ni plus tard. Seulement elle était

malheureuse, et tant que le chagrin durait elle ne pouvait pas aller plus avant.

Quand le dimanche vint, le père Chapdelaine et sa fille commencèrent de bonne heure à se préparer pour
le voyage de deux heures qui devait les amener à Saint-Henri-de-Taillon, où se trouvait l'église. Avant

sept heures et demie Charles-Eugène était attelé; Maria, revêtue déjà de sa grande pelisse d'hiver, serrait

avec soin dans son porte-monnaie la liste des commissions que lui avait donnée sa mère. Quelques

minutes plus tard les grelots de l'attelage commencèrent à tinter et le reste de la famille se groupa derrière

la petite fenêtre carrée pour regarder s'éloigner les voyageurs.

Pendant une heure le cheval ne put aller qu'au pas, enfonçant jusqu'aux jarrets dans la neige, car les
Chapdelaine étaient seuls à passer sur ce chemin, quels avaient tracé et déblayé eux-mêmes et qui n'était

pas assez souvent foulé pour devenir glissant et dur.

Mais quand ils eurent rejoint la route battue, Charles-Eugène trotta allègrement.

Ils traversèrent Honfleur, hameau de huit maisons dispersées, puis rentrèrent dans le bois. À la longue

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