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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

parce qu'il n'avait guère de provisions et qu'il avait hâte d'arriver, je pense; mais le temps était encore
méchant, la neige tombait, le norouâ soufflait dur, et probablement qu'il ne pouvait pas voir le soleil ni

marquer son chemin, car les Sauvages ont dit que ses pistes s'éloignaient de la rivière Croche, qu'il avait

suivie, et s'en allaient dret vers le nord.

Personne ne parlait encore; ni les deux hommes qui écoutaient en hochant parfois la tête, comprenant
tous les détails de la tragique aventure; ni la mère Chapdelaine, dont les mains s'étaient jointes sur ses

genoux comme pour une imploration tardive; ni Maria.

- Quand on a su ça, des hommes d'Ouatchouan sont partis, après que le temps s'était adouci un peu. Mais
la neige avait couvert toutes les pistes et ils sont revenus en disant quels n'avaient rien vu, voilà trois

jours passés. Il s'est écarté...

Tous se redressèrent, avec des soupirs: l'histoire était terminée et en vérité il ne restait plus rien à dire. Le
sort de François Paradis était aussi lugubrement certain que s'il avait été enterré dans le cimetière de

Saint-Michel-de-Mistassini, au milieu des chants, avec la bénédiction des prêtres.

Un lourd silence pesa sur la maisonnée. Le père Chapdelaine se pencha en avant, les coudes sur ses
genoux, cognant machinalement une de ses mains fermées contre l'autre, avec une moue grave.

- Ça montre que nous ne sommes que de petits enfants dans la main du bon Dieu, fit-il. François était un
des meilleurs hommes de par icitte pour vivre dans le bois et trouver son chemin; des étrangers

l'engageaient comme guide et il les ramenait toujours chez eux sans malchance. Et voilà qu'il s'est écarté.

Nous ne sommes que de petits enfants... Il y en a qui se croient pas mal forts et qui pensent qu'ils peuvent

se passer de l'aide du bon Dieu quand ils sont dans leur maison ou sur leur terre; mais dans le bois...

Il secoua la tête et répéta encore d'une voix grave:

- Nous ne sommes que de petits enfants.

- C'était un bon homme, dit Eutrope Gagnon, un vrai bon homme, fort et vaillant, et sans malice.

- Comme de raison. Je ne veux pas dire que le bon Dieu avait des raisons pour le faire mourir, lui plutôt
qu'un autre... C'était un bon garçon, un travaillant, et je l'aimais bien... Mais ça vous montre...

- Personne n'a jamais rien eu contre lui, reprit Eutrope avec une sorte de généreux entêtement.

C'était un homme rare pour l'ouvrage, pas peureux de rien, et serviable avec ça. Tous ceux qui l'ont
connu avaient de l'amitié pour lui. C'était un homme dépareillé.

Il leva les yeux sur Maria et répéta avec force:

- C'était un bon homme, un homme dépareillé.

- Quand nous étions à Mistassini, dit la mère Chapdelaine, voilà de ça sept ans, ça n'était encore qu'une
jeunesse, mais fort et adroit pas mal, déjà aussi grand comme il est là... je veux dire comme il était... l'été

dernier, quand il est venu icitte. C'était difficile de ne pas l'aimer.

Ils regardaient droit devant eux en parlant, et cependant tout ce qu'ils disaient semblait s'adresser à Maria,
comme si son secret d'amour avait été naïvement visible. Mais elle ne dit rien ni ne bougea, les yeux

fixés sur la vitre de la petite fenêtre que le gel rendait pourtant opaque comme un mur.

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