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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

C'était Eutrope Gagnon, en effet. Il entra, souhaita le bonsoir à tout le monde, posa son casque sur la
table... Maria le regardait, une rougeur aux joues. La coutume veut que le jour de l'An les garçons

embrassent les filles, et Maria savait fort bien qu'Eutrope, malgré sa timidité, allait se prévaloir de cet

usage; elle restait immobile près de la table et attendait, sans ennui, mais pensant à cet autre baiser qu'elle

aurait aimé recevoir.

Pourtant le jeune homme prit la chaise qu'on lui offrait et s'assit, les yeux à terre.

- C'est toi toute la visite que nous avons eue aujourd'hui, dit le père Chapdelaine. Mais je pense bien que
tu n'as vu personne non plus... J'étais bien certain que tu viendrais veiller.

- Comme de raison... Je n'aurais pas laissé passer le jour de l'An sans venir. Mais en plus de ça j'avais des
nouvelles que je voulais vous répéter.

- Ah!

Sous les regards d'interrogation convergeant sur lui, il continuait à baisser les yeux.

- À voir ta face, je calcule que ce sont des nouvelles de malchance.

- Ouais.

La mère Chapdelaine se leva à moitié avec un geste de crainte.

- Ça serait-il les garçons?

- Non, madame Chapdelaine. Esdras et Da'Bé sont bien, si le bon Dieu le veut. Les nouvelles que je parle
ne viennent pas de ce bord-là; ça n'est pas un parent à vous, mais un garçon que vous connaissez.

Il hésita un instant et prononça le nom à voix basse.

- François Paradis...

Son regard se leva un instant sur Maria, pour se détourner aussitôt; mais elle ne remarqua même pas ce
coup d'oeil chargé d'honnête sympathie. Un grand silence s'était appesanti non seulement dans la maison,

mais sur l'univers entier; toutes les créatures vivantes et toutes les choses restaient muettes et attendaient

anxieusement cette nouvelle qui était d'une si terrible importance, puisqu'elle touchait le seul homme au

monde qui comptât vraiment.

- Voilà comment ça s'est passé... Vous avez peut-être eu connaissance qu'il était foreman dans un
chantier en haut de La Tuque, sur la rivière Vermillon. Quand le milieu de décembre est venu, il a dit

tout à coup au boss qu'il allait partir pour venir passer les fêtes au lac Saint-Jean, icitte... Le

boss
ne voulait pas, comme de raison; quand les hommes se mettent à prendre des congés de dix à
quinze jours en plein milieu de l'hiver, autant vaudrait casser le chantier de suite. Il ne voulait pas et il le

lui a bien dit; mais vous connaissez François: c'était un garçon malaisé à commander, quand il avait une

chose en tête. Il a répondu quel avait dans son coeur d'aller au grand lac pour les fêtes et qu'il irait. Alors

le boss l'a laissé faire, par peur de le perdre, vu que c'était un homme capable hors de l'ordinaire,

et accoutumé dans le bois...

Il parlait avec une facilité singulière, lentement, mais sans chercher ses mots, comme s'il avait tout
préparé d'avance. Maria songea tout à coup, au milieu de son angoisse: «François a voulu venir icitte

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