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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
lassé de prières.
...Tu as le coeur à rire, Moi je l'ai à pleurer. J'ai perdu ma maîtresse Pour lui avoir mal parlé... Pour un bouquet de roses Que je lui refusai. Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...
Maria regardait par la fenêtre les champs blancs que cerclait le bois solennel; la ferveur religieuse, la montée de son amour adolescent, le son remuant des voix familières se fondaient dans son coeur en une seule émotion. En vérité, le monde était tout plein d'amour ce soir-là, d'amour profane et d'amour sacré, également simples et forts, envisagés tous deux comme des choses naturelles et nécessaires; ils étaient tout mêlés l'un à l'autre, de sorte que les prières qui appelaient la bienveillance de la divinité sur des êtres chers n'étaient guère que des moyens de manifester l'amour humain, et que les naïves complaintes amoureuses étaient chantées avec la voix grave et solennelle et l'air d'extase des invocations surhumaines.
...je voudrais que la rose Fût encore au rosier, Et que le rosier même À la mer fût jeté. Il y a longtemps que je t'aime, Jamais je ne t'oublierai...
«Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»
La chanson finie, Maria avait machinalement repris ses prières avec une ferveur renouvelée, et de nouveau les Ave s'égrenèrent.
La petite Alma-Rose, endormie sur les genoux de son père, fut déshabillée et portée dans son lit; Télesphore la suivit; bientôt Tit'Bé à son tour s'étira, puis remplit le poêle de bouleau vert; le père Chapdelaine fit un dernier voyage à l'étable et rentra en courant disant que le froid augmentait. Tous furent couchés bientôt, sauf Maria.
- Tu n'oublieras pas d'éteindre la lampe?
- Non, son père.
Elle l'éteignit de suite, préférant l'ombre, et revint s'asseoir près de la fenêtre et récita ses derniers Ave. Quand elle eut terminé, un scrupule lui vint et une crainte de s'être peut-être trompée dans leur nombre, parce qu'elle n'avait pas toujours pu compter sur les grains de son chapelet. Par prudence elle en dit encore cinquante et s'arrêta alors, étourdie, lasse, mais heureuse et pleine de confiance, comme si elle venait de recevoir une promesse solennelle.
Au dehors le monde était tout baigné de lumière, enveloppé de cette splendeur froide qui s'étend la nuit sur les pays de neige quand le ciel est clair et que la lune brille. Intérieur de la maison était obscur et il
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