bibliotheq.net - littérature française
 

Louis Hémon - Maria Chapdelaine

Ils étaient plusieurs au village pour qui ces Chapdelaine étaient presque des étrangers.

- Samuel Chapdelaine, qui a une terre de l'autre bord de la rivière, au-dessus de Honfleur, dans le bois?

- C'est ça.

- Et la créature qui est avec lui, c'est sa fille, eh? Maria...

- Ouais. Elle était en promenade depuis un mois à Saint-Prime, dans la famille de sa mère. Des Bouchard,
parents de Wilfrid Bouchard, de Saint-Gédéon...

Les regards curieux s'étaient tournés vers le haut du perron. Lun des jeunes gens fit à Maria Chapdelaine
l'hommage de son admiration paysanne:

- Une belle grosse fille! dit-il.

- Certain! Une belle grosse fille, et vaillante avec ça. C'est de malheur qu'elle reste si loin d'ici, dans le
bois. Mais comment est-ce que les jeunesses du village pourraient aller veiller chez eux, de l'autre bord

de la rivière, en haut des chutes, à plus de douze milles de distance, et les derniers milles quasiment sans

chemin?

Ils la regardaient avec des sourires farauds, tout en parlant d'elle, cette belle fille presque inaccessible;
mais quand elle descendit les marches du perron de bois avec son père et passa près d'eux, une gêne les

prit, ils se reculèrent gauchement, comme s'il y avait eu entre elle et eux quelque chose de plus que la

rivière à traverser et douze milles de mauvais chemins dans les bois.

Les groupes formés devant l'église se dispersaient peu à peu. Certains regagnaient leurs maisons, ayant
appris toutes les nouvelles; d'autres, avant de partir, allaient passer une heure dans un des deux lieux de

réunion du village: le presbytère ou le magasin. Ceux qui venaient des rangs, ces longs alignements de

concessions à la lisière de la forêt, détachaient l'un après l'autre les chevaux rangés et amenaient leurs

traîneaux au bas des marches de l'église pour y faire monter femmes et enfants.

Samuel Chapdelaine et Maria n'avaient fait que quelques pas dans le chemin lorsqu'un jeune homme les
aborda.

- Bonjour, monsieur Chapdelaine. Bonjour, mademoiselle Maria. C'est un adon que le vous rencontre,
puisque votre terre est plus haut le long de la rivière et que moi-même je ne viens pas souvent par icitte.

Ses yeux hardis allaient de l'un à l'autre. Quand il les détournait, il semblait que ce fût seulement à la
réflexion et par politesse, et bientôt ils revenaient, et leur regard dévisageait, interrogeait de nouveau,

clair, perçant, chargé d'avidité ingénue.

- François Paradis! s'exclama le père Chapdelaine. C'est un adon de fait, car voilà longtemps que je ne
t'avais vu, François. Et voilà ton père mort, de même. As-tu gardé la terre?

Le jeune homme ne répondit pas; il regardait Maria curieusement, et avec un sourire simple, comme s'il
attendait qu'elle parlât à son tour.

- Tu te rappelles bien François Paradis, de Mistassini, Maria? Il n'a pas changé guère.

- Vous non plus, monsieur Chapdelaine. Votre fille, c'est différent; elle a changé; mais je l'aurais bien

< page précédente | 4 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.