bibliotheq.net - littérature française
 

Louis Hémon - Maria Chapdelaine

année-là, Maria désirait aller à la messe de minuit, après tant de semaines loin des maisons et des églises;
il lui semblait qu'elle aurait plusieurs faveurs à demander, qui seraient sûrement accordées si elle pouvait

prier devant l'autel, au milieu des chants.

Mais au milieu de décembre, la neige tomba avec abondance, fine et sèche comme une poudre, et trois
jours avant Noël le vent du nord-ouest se leva et abolit les chemins.

Dès le lendemain de la tempête, le père Chapdelaine attela Charles-Eugène au grand traîneau et partit
avec Tit'Bé, emmenant des pelles, pour tenter de fouler la route ou d'en tracer une autre. Les deux

hommes revinrent à midi, épuisés, blancs de neige, disant que l'on ne pourrait passer avant plusieurs

jours.

Il fallait se résigner; Maria soupira et songea à s'attirer la bienveillance divine d'une autre manière.

- C'est vrai, sa mère, demanda-t-elle vers le soir, qu'on obtient toujours la faveur qu'on demande quand
on dit mille Ave le jour avant Noël?

- C'est vrai, répondit la mère Chapdelaine d'un air grave. Une personne qui a quelque chose à demander
et qui dit ses mille Ave comme il faut avant le minuit de Noël, c'est bien rare si elle ne reçoit pas

ce qu'elle demande.

La veille de Noël, le temps était froid, mais calme. Les deux hommes sortirent de bonne heure pour
tenter encore de battre le chemin, sans grand espoir; mais longtemps avant leur départ et à vrai dire

longtemps avant le jour, Maria avait commencé à réciter ses Ave. Réveillée de bonne heure, elle

avait pris son chapelet sous son oreiller et de suite s'était mise à répéter la prière très vite, revenant des

derniers mots aux premiers sans aucun arrêt et comptant à mesure sur les grains du chapelet.

Tous les autres dormaient encore; seul, Chien avait quitté sa place près du poêle en la voyant remuer et
était venu s'accroupir près du lit, solennel, la tête posée sur les couvertures. Les regards de Maria se

promenaient sur le long museau blanc appuyé sur la laine brune, sur les yeux humides où se lisait la

simplicité pathétique des animaux, sur les oreilles tombantes au poil lisse, pendant que ses lèvres

murmuraient sans fin les paroles sacrées: «Je vous salue, Marie, pleine de grâce...»

Bientôt Tit'Bé sauta à bas de son lit pour mettre du bois dans le poêle; par une sorte de pudeur Maria se
détourna et cacha son chapelet sous les couvertures tout en continuant à prier. Le poêle ronfla; Chien

retourna à sa place ordinaire, et pendant une demi-heure encore tout fut immobile dans la maison, sauf

les doigts de Maria, qui comptaient les grains de buis, et sa bouche qui priait avec l'assiduité d'une

ouvrière à sa tâche.

Puis il fallut se lever, car le jour venait, préparer le gruau et les crêpes pendant que les hommes allaient à
l'étable soigner les animaux, les servir quand ils revinrent, laver la vaisselle, nettoyer la maison. Tout en

vaquant à ces besognes, Maria ne cessa pas d'élever à chaque instant un peu plus haut vers le ciel le

monument de ses Ave, mais elle ne pouvait plus se servir de son chapelet, et il lui était difficile

de compter avec exactitude. Quand la matinée fut plus avancée pourtant elle put s'asseoir près de la

fenêtre, car nul ouvrage urgent ne pressait, et poursuivre sa tâche avec plus de méthode.

Midi! Trois cents Ave déjà. Ses inquiétudes se dissipèrent, car elle se sentait presque sûre
maintenant d'achever à temps. Il lui vint à l'esprit que le jeûne serait un titre de plus à l'indulgence divine

et pourrait raisonnablement transformer son espoir en certitude: elle mangea donc peu, se privant des

< page précédente | 39 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.