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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

Ces jours-là les hommes ne sortaient guère que pour aller soigner les animaux et rentraient en courant, la
peau râpée par le froid, humide des cristaux de neige qui fondaient à la chaleur de la maison. Le père

Chapdelaine arrachait les glaçons formés sur sa moustache, retirait lentement son capot doublé en peau

de mouton, et s'installait près du poêle avec un soupir d'aise.

- La pompe ne gèle pas? demandait-il. Y a-t-il bien du bois dans la maison?

Il s'assurait que la frêle forteresse de bois était pourvue d'eau, de bois et de vivres, et s'abandonnait alors
à la mollesse de l'hivernement, fumant d'innombrables pipes, pendant que les femmes préparaient le

repas du soir. Le froid faisait craquer les clous dans les murs de planches avec des détonations pareilles à

des coups de fusil; le poêle bourré de merisier ronflait; au dehors le vent sifflait et hurlait comme la

rumeur d'une horde assiégeante.

- Il doit faire méchant dans le bois! songeait Maria.

Et elle s'aperçut qu'elle avait parlé tout haut.

- Dans le bois, il fait moins méchant qu'icitte, répondit son père. Là où les arbres sont pas mal drus on ne
sent pas le vent. Je te dis qu'Esdras et Da'Bé n'ont pas de misère.

- Non?

Ce n'était pas à Esdras ni à Da'Bé qu'elle avait songé d'abord.

CHAPITRE IX

Depuis la venue de l'hiver, l'on avait souvent parlé des fêtes chez les Chapdelaine, et voici que les fêtes
approchaient.

- Je suis à me demander si nous aurons de la visite pour le Jour de l'An, fit un soir la mère Chapdelaine.

Elle passa en revue tous les parents ou amis susceptibles de venir.

- Azalma Farouche ne reste pas loin, elle; mais elle est trop paresseuse. Ceux de Saint-Prime ne voudront
pas faire le voyage. Peut-être que Wilfrid ou Ferdinand viendront de Saint-Gédéon, si la glace est belle

sur le lac...

Un soupir révéla qu'elle songeait encore à l'animation des vieilles paroisses au temps des fêtes, aux repas
de famille, aux visites inattendues des parents qui arrivent en traîneau d'un autre village, ensevelis sous

les couvertures et les fourrures, derrière un cheval au poil blanc de givre.

Maria songeait à autre chose.

- Si les chemins sont aussi méchants que l'an dernier, dit-elle, on ne pourra pas aller à la messe de minuit.
Pourtant j'aurais bien aimé, cette fois, et son père m'avait promis...

Par la petite fenêtre, elle regardait le ciel gris, et s'attristait d'avance. Aller à la messe de minuit, c'est
l'ambition naturelle et le grand désir de tous les paysans canadiens, même de ceux qui demeurent le plus

loin des villages. Tout ce qu'ils ont bravé pour venir: le froid, la nuit dans le bois, les mauvais chemins et

les grandes distances, ajoute à la solennité et au mystère. L'anniversaire de la naissance de Jésus devient

pour eux plus qu'une date ou un rite: la rédemption renouvelée, une raison de grande joie, et l'église de

bois s'emplit de ferveur simple et d'une atmosphère prodigieuse de miracle. Or plus que jamais, cette

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