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Louis Hémon - Maria Chapdelaine
godendard et scièrent, scièrent, scièrent du matin au soir; puis les haches eurent leur tour et fendirent les bûches selon leur taille. Il ne restait plus qu'à corder le bois fendu dans le hangar accoté à la maison, à l'abri des grandes neiges, en piles imposantes où se mêlaient le cyprès gommeux qui flambe de suite avec une grande flamme chaude, l'épinette et le merisier qui brûlent régulièrement et font un feu soutenu, et le bouleau au grain serré et poli comme du marbre, qui ne se consume que lentement et montre encore des braises rouges à l'aube d'une longue nuit d'hiver.
L'époque où l'on empile le bois est aussi celle où l'on fait boucherie. Après la défense contre le froid, la défense contre la faim. Les quartiers de lard s'entassèrent dans le saloir; à la poutre du hangar se balança la moitié d'une belle génisse grasse - l'autre moitié avait été vendue à des habitants de Honfleur - que le froid devait conserver fraîche jusqu'au printemps; des sacs de farine furent rangés dans un coin de la maison et Tit'Bé prit un rouleau de fil de laiton et commença à confectionner des collets pour tendre aux lièvres.
Une sorte d'indolence avait succédé à la grande hâte de l'été, parce que l'été est terriblement court et qu'il importe de ne pas perdre une heure des précieuses semaines pendant lesquelles on peut travailler la terre, au lieu que l'hiver est long, et n'offre que trop de temps pour ses besognes.
La maison devint le centre du monde, et en vérité la seule parcelle du monde où l'on pût vivre, et plus que jamais le grand poêle de fonte fut le centre de la maison. À chaque instant, quelque membre de la famille allait sous l'escalier chercher deux ou trois bûches de cyprès le matin, d'épinette dans la journée, de bouleau le soir, et les poussait sur les braises encore ardentes. Lorsque la chaleur semblait diminuer, la mère Chapdelaine disait d'un ton inquiet:
- Ne laissez pas amortir le feu, les enfants!
Et Maria, Tit'Bé ou Télesphore ouvrait la petite porte du foyer, jetait un coup d'oeil et s'en allait vers la pile de bois sans tarder.
Au matin, Tit'Bé sautait à bas de son lit longtemps avant le jour pour aller voir si les gros morceaux de bouleau avaient rempli leur office et brûlé toute la nuit; si par malheur le feu était amorti, il le rallumait aussitôt avec de l'écorce de bouleau et des branches de cyprès, entassait de grosses bûches sur la première flamme, et retournait en courant s'enfoncer sous les couvertures de laine brune et de catalogne pour attendre que la bonne chaleur eût de nouveau rempli la maison.
Dehors, le bois voisin et même les champs conquis sur le bois n'étaient plus qu'un monde étranger, hostile, que l'on surveillait avec curiosité par les petites fenêtres carrées. Parfois il était, ce monde, d'une beauté curieuse, glacée et comme immobile, faite d'un ciel très bleu et d'un soleil éclatant sous lequel scintillait la neige; mais la pureté égale du bleu et du blanc était également cruelle et laissait deviner le froid meurtrier.
D'autres jours le temps s'adoucissait et la neige tombait dru, cachant tout, et le sol, et les broussailles qu'elle couvrait peu à peu, et la ligne sombre du bois qui disparaissait derrière le rideau des flocons serrés. Puis le lendemain le ciel était clair de nouveau; mais le vent du nord-ouest soufflait, terrible. La neige soulevée en poudre traversait les brûlés et les clairières par rafales et venait s'amonceler derrière tous les obstacles qui coupaient le vent. Au sud-est de la maison elle laissait un gigantesque cône, ou bien formait entre la maison et l'étable des talus hauts de cinq pieds qu'il fallait attaquer à la pelle pour frayer un chemin; au lieu que du côté d'où venait le vent le sol était gratté, mis à nu par sa grande haleine incessante.
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