bibliotheq.net - littérature française
 

Louis Hémon - Maria Chapdelaine

que lorsqu'elle est arrivée là une détresse l'arrête. Oh! mon Dou! Comme elle aura eu le temps de
s'ennuyer de lui, avant que ce moment-là vienne! Encore tout le reste de l'été à traverser, et l'automne et

tout l'interminable hiver! Maria soupire; mais l'infinie patience de sa race lui revient bientôt, et elle

commence à penser à elle-même, et à ce que toutes choses signifient pour elle.

Pendant qu'elle était à Saint-Prime une de ses cousines qui devait se marier prochainement lui a parlé
plusieurs fois de ce mariage. Un jeune homme du village et un autre, de Normandin, l'avaient courtisée

ensemble, venant tous deux pendant de longs mois passer dans sa maison la veillée du dimanche.

- Je les aimais bien tous les deux, a-t-elle avoué à Maria. Et je pense bien que c'était Zotique que j'aimais
le mieux; mais il est parti faire la drave sur la rivière Saint-Maurice; il ne devait pas revenir avant l'été;

alors Roméo m'a demandée et j'ai répondu oui. Je l'aime bien aussi.

Maria n'a rien dit; mais elle a songé qu'il devait y avoir des mariages différents de celui-là, et maintenant
elle en est sûre. L'amitié que François Paradis a pour elle et qu'elle a pour lui, par exemple, est quelque

chose d'unique, de solennel et pour ainsi dire d'inévitable, car il est impossible de concevoir comment les

choses eussent pu se passer autrement, et cela va colorer et réchauffer à jamais la vie terne de tous les

jours. Elle a toujours eu l'intuition confuse qu'il devait exister quelque chose de ce genre: quelque chose

de pareil à l'exaltation des messes chantées, à l'ivresse d'une belle journée ensoleillée et venteuse, au

grand contentement qu'apporte une aubaine ou la promesse sûre d'une riche moisson.

Dans le calme de la nuit le mugissement des chutes se rapproche et grandit; le vent du nord-ouest fait
osciller un peu les cimes des épinettes et des sapins avec un grand mugissement frais qui est doux à

entendre; plusieurs fois de suite, et de plus en plus loin, un hibou crie. Le froid qui précède l'aube est

encore loin et Maria se trouve parfaitement heureuse de rester assise sur le seuil et de guetter la raie de

lumière rouge qui vacille, disparaît et luit de nouveau au pied du four.

Il lui semble que quelqu'un lui a chuchoté longtemps que le monde et la vie étaient des choses grises. La
routine du travail journalier, coupée de plaisirs incomplets et passagers; les années qui s'écoulent,

monotones, la rencontre d'un jeune homme tout pareil aux autres, dont la cour patiente et gaie finit par

attendrir; le mariage, et puis une longue suite d'années presque semblables aux précédentes, dans une

autre maison. C'est comme cela qu'on vit, a dit la voix. Ce n'est pas bien terrible et en tout cas il faut s'y

soumettre; mais c'est uni, terne et froid comme un champ à l'automne.

Ce n'est pas vrai, tout cela. Maria secoue la tête dans l'ombre avec un sourire inconscient d'extase, et
songe que ce n'était pas vrai. Lorsqu'elle songe à François Paradis, à son aspect, à sa présence, à ce qu'ils

sont et seront l'un pour l'autre, elle et lui, quelque chose frissonne et brûle tout à la fois en elle. Toute sa

forte jeunesse, sa patience et sa simplicité sont venues aboutir à cela; à ce jaillissement d'espoir et de

désir, à cette prescience d'un contentement miraculeux qui vient.

À la base du four la raie de lumière rouge vacille et s'affaiblit.

«Le pain doit être cuit!» se dit-elle.

Mais elle ne peut se résoudre à se lever de suite, craignant de rompre ainsi le rêve heureux qui ne fait que
commencer.

CHAPITRE VII

Septembre arriva, et la sécheresse bienvenue du temps des foins persista et devint une catastrophe. À en

< page précédente | 34 | page suivante >

 
La plupart des textes et des images de ce site font partie du domaine public. Les droits d'auteur pour la présentation des matériaux
et le design du site appartiennent à bibliotheq.net. Toute suggestion et correction est la bienvenue.