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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

faucheur exercé et qui constitue pourtant le plus difficile apprendre et le plus dur de tous les travaux de la
terre.

Les mouches et les maringouins jaillissaient par milliers du foin coupé et les harcelaient de leurs piqûres;
le soleil ardent leur brûlait la nuque et les gouttes de sueur leur brûlaient les yeux; la fatigue de leurs dos

toujours pliés devenait telle vers le soir qu'ils ne se redressaient qu'avec des grimaces de peine. Mais ils

besognaient de l'aube à la nuit sans perdre une seconde, abrégeant les repas, heureux et reconnaissants du

temps favorable.

Trois ou quatre fois par jour, Maria ou Télesphore leur apportait un seau d'eau qu'ils cachaient sous des
branches pour la conserver froide; et quand la chaleur, le travail et la poussière de foin leur avaient par

trop desséché le gosier, ils allaient, chacun à son tour, boire aie grandes lampées d'eau et s'en verser sur

les poignets on sur la tête.

En cinq jours, tout le foin fut coupé, et comme la sécheresse persistait, ils commencèrent au matin du
sixième jour à ouvrir et retourner les veilloches qu'ils voulaient granger avant le soir. Les faux avaient

fini leur besogne, et ce fut le tour des fourches. Elles démolirent les veilloches, étalèrent le foin au soleil,

puis vers la fin de l'après-midi, quand il eut séché, elles l'amoncelèrent de nouveau en tas de la grosseur

exacte qu'un homme peut soulever en une seule fois au niveau d'une haute charrette déjà presque pleine.

Charles-Eugène tirait vaillamment entre les brancards; la charrette s'engouffrait dans la grange, s'arrêtait
au bord de la tasserie, et les fourches s'enfonçaient une fois de plus dans le foin durement foulé, qu'elles

enlevaient en galettes épaisses, sous l'effort des poignets et des reins, et déchargeaient au côté.

À la fin de la semaine tout le foin était dans la grange, sec et d'une belle couleur, et les hommes
s'étirèrent et respirèrent longuement comme s'ils sortaient d'une bataille.

- Il peut mouiller à cette heure, dit le père Chapdelaine. Ça ne nous fera pas de différence.

Mais il apparut que la période de sécheresse n'avait pas été exactement calculée à leurs besoins, car le
vent continua à souffler du nord-ouest et les jours ensoleillés ne cessèrent pas de s'égrener, monotones.

Chez les Chapdelaine les femmes n'avaient pas à participer aux travaux des champs. Le père et ses trois
grands fils, tous forts et adroits à la besogne, auraient suffi, et s'ils continuaient à employer Légaré et à lui

payer un salaire, c'est qu'il avait commencé à travaille pour eux onze ans plus tôt, quand les enfants

étaient tout jeunes, et ils le gardaient maintenant à moitié par habitude et à moitié parce qu'ils répugnaient

à se priver des services d'un si terrible travailleur. Pendant le temps des foins Maria et sa mère n'eurent

donc à faire que leur ouvrage habituel: la tenue de la maison, la confection des repas, la lessive et le

raccommodage du linge, la traite des trois vaches et le soin des volailles, et une fois par semaine la

cuisson du pain qui se prolongeait souvent tard dans la nuit.

Les soirs de cuisson, l'on envoyait Télesphore la recherche des boîtes à pain, qui se trouvaient
invariablement dispersées dans tous les coins de la maison ou du hangar, parce qu'elles avaient servi tous

le jours à mesurer l'avoine au cheval ou le blé d'Inde aux poules, sans compter vingt autres usages

inattendus qu'on leur trouvait à chaque instant. Lorsqu'elles étaient toutes rassemblées et nettoyées, la

pâte levait déjà, et les femmes se hâtaient de se débarrasser des autres ouvrages pour abréger leur veillée.

Télesphore avait fait brûler dans le foyer d'abord quelques branches de cyprès gommeux, dont la flamme
sentait la résine, puis de grosses bûches d'épinette rouge qui donnaient une chaleur égale et soutenue.

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