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Louis Hémon - Maria Chapdelaine

bois ou sur les rivières, on s'accoutume à ça. Il y a eu un temps que je sacrais pas mal, et M. le curé
Tremblay m'a disputé une fois parce que j'avais dit devant lui que je n'avais pas peur du diable. Mais c'est

fini, Maria. Je vais travailler tout l'été à deux piastres et demie par jour et je mettrai de l'argent de côté,

certain. Et à l'automne je suis sûr de trouver une job comme foreman dans un chantier,

avec de grosses gages. Au printemps prochain j'aurai plus de cinq cents piastres de sauvées, claires, et je

reviendrai.

Il hésita encore, et la question qu'il allait poser changea sur ses lèvres.

- Vous serez encore icitte... au printemps prochain?

- Oui.

Et après cette simple question et sa plus simple réponse, ils se turent et restèrent longtemps ainsi, muets
et solennels, parce qu'ils avaient échangé leurs serments.

CHAPITRE VI

En juillet les foins avaient commencé à mûrir, et quand le milieu d'août vint, il ne restait plus qu'à
attendre une période de sécheresse pour les couper et les mettre en grange. Mais après plusieurs semaines

de beau temps continu, les sautes de vent fréquentes, qui sont de règle dans la plus grande partie de la

province de Québec, avaient repris.

Chaque matin les hommes examinaient le ciel et tenaient conseil.

- Le vent tourne au sudet. Blasphème! Il va mouiller encore, c'est clair, disait Edwige Légaré d'un air
sombre.

Ou bien le père Chapdelaine examinait longuement les nuages blancs qui surgissaient l'un après l'autre
au-dessus des arbres sombres, traversaient joyeusement la clairière et disparaissaient derrière les cimes

de l'autre côté.

- Si le norouâ tient jusqu'à demain, on pourra commencer, prononça-t-il.

Mais le lendemain le vent avait encore changé, et il semblait que les nuages allègres de la veille
revinssent sous forme de longues nuées confuses et déchirées, pareilles aux débris d'une armée après la

défaite.

La mère Chapdelaine prophétisa des malchances certaines.

- Je vous dis que nous n'aurons pas de beau temps pour les foins. Il paraît que, dans le bas du lac, il y a
des gens de la même paroisse qui se sont fait des procès les uns aux autres. Le bon Dieu n'aime pas ça,

c'est sûr.

Mais la Divinité se montre enfin indulgente et le vent du nord-ouest souffla trois jours de suite, fort e
continu, assurant une période de temps sans pluie. Les faux avaient été aiguisées longtemps d'avance, et

les cinq hommes se mirent à l'ouvrage le matin du troisième jour. Légaré, Esdras et le père Chapdelaine

fauchaient; Da'Bé et Tit'Bé les suivaient pas à pas avec les râteaux et mettaient de suite en tas le foin

coupé. Vers le soir, tous les cinq prirent des fourches et firent les veilloches, hautes et bien tassées, en

prévision d'une saute de vent possible. Mais le temps resta beau. Cinq jours durant ils continuèrent

balançant tout le jour leurs faux de droite à gauche avec le grand geste ample qui paraît si facile chez un

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